Extrait de « Sans issue »

Marguerite Jonassaint était une femme qui savait se battre sur tous les fronts. Femme haïtienne, elle ne l’avait jamais eu facile. Qu’elle soit à moitié Québécoise par sa mère ne changeait rien à l’opinion de certaines personnes ; elle était noire, peu importe ses origines. Qui plus est, Marguerite était responsable d’une enquête interne sur un autre membre des forces de l’ordre, Marc Rouillard, ce qui n’aidait en rien sa situation auprès de ses pairs. Pour plusieurs, elle était un paria qui se battait contre ses propres confrères. Jonassaint était cependant une femme déterminée qui connaissait ses compétences. Cette enquête était la chance inouïe de monter les échelons au sein du corps policier et de se faire une réputation. Quatre meurtres commis par un membre du célèbre service des enquêtes spécialisées, ce n’était pas rien. Si l’on y ajoutait les crimes violents et possiblement au moins un assassinat perpétré par quelqu’un faisant partie des forces de l’ordre, soit le partenaire de ladite meurtrière, ça tenait de l’inespéré. L’inspectrice Jonassaint l’ignorait encore, mais elle était sur le point d’ouvrir la boite de pandore. L’avoir su, elle aurait tout simplement accepté le poste de profileuse criminelle qui lui avait été offert et laissé à un autre le soin de gérer le bordel.

Marguerite venait de sonner plusieurs fois à la porte du condo qui se trouvait dans l’arrondissement Rosemont – La Petite-Patrie ; aucune réponse malgré la Mustang GT noire stationnée dans la rue. Accompagnée de l’escouade tactique, elle se préparait à donner l’ordre d’enfoncer la porte. Ce mandat n’avait pas été facile à obtenir, la dénonciation devant être en béton lorsqu’on s’attaquait à un membre des forces de l’ordre, mais elle y était arrivée. Marguerite s’apprêtait à détruire la réputation d’un policier d’expérience ; ce n’était pas sans conséquence, et le juge devait être convaincu que les preuves étaient suffisantes et justifiaient une arrestation. Sa propre carrière était maintenant en jeu, mais elle était certaine de son coup. Il était coupable d’un meurtre sordide et probablement d’au moins un viol et d’une agression ; elle ne doutait pas du tout de sa culpabilité.

Marguerite avait tenté de joindre Alexandre, qui venait de boucler son enquête, mais ses appels avaient directement été transférés à sa boite vocale. Étrange, puisqu’il lui avait assuré qu’il tenait à être présent.

Jonassaint se redressa de tout son mètre quatre-vingt, attacha les minuscules tresses de sa longue chevelure en une queue de cheval, recula un peu et, d’un signe de tête, donna l’assaut. Le cadrage de porte vola en éclat et deux agents en tenue de combat s’engouffrèrent dans l’appartement. Elle suivit, révolver au poing. Il était loin le temps où elle avait ainsi tenu une arme dans l’exercice de ses fonctions. Son travail comme enquêtrice aux crimes contre la personne, puis comme profileuse criminelle, ne l’avait pas amenée à ce genre d’aventure depuis fort longtemps. Pas depuis 1996 au fait, lorsqu’elle s’était portée volontaire pour aller prêter mainforte aux forces de l’ordre haïtiennes. C’était il y avait près de seize ans. Elle n’était plus retournée dans ce pays depuis son départ précipité en compagnie de sa mère en 1986, quelques semaines avant la fuite de Jean-Claude Duvalier vers la France. Lors d’une ronde de formation avec deux nouvelles recrues, ils étaient tombés nez à nez avec un homme d’une trentaine d’années. Sa peur des forces de l’ordre l’avait fait disjoncter. Lui, qui avait déjà été battu par des tontons macoutes n’avait pas su faire la différence. Il s’était jeté sur Marguerite et ses deux comparses avec une machette. C’était la première et seule fois où elle avait fait usage de son arme. Elle ne l’avait pas tué, incapable de mettre fin à la vie d’un homme qui souffrait visiblement d’un profond traumatisme.

Elle secoua la tête pour dissiper ces horribles images de son esprit. Elle doutait que le sergent-détective fût encore chez lui. Comme elle le craignait, il avait eu une longueur d’avance sur eux et était parti sans demander son reste. Mais où ?

Ils firent le tour du logement, Marguerite en tête ; il n’y avait, effectivement, pas âme qui vive. Elle somma un agent d’emballer l’ordinateur et tous les papiers qu’ils pourraient trouver, bien qu’elle ne crût pas qu’ils y découvriraient quelque chose d’utile. Elle avait tort.

L’enquêtrice se mit à tout fouiller sans aucune discrimination ; les pots de la pharmacie, les tiroirs, l’intérieur des chaussures, tout. Les autres policiers la regardèrent s’exécuter, se demandant ce qu’elle pouvait bien chercher dans le garde-manger. Son homme était trop brillant pour laisser quelque chose trainer à la vue, mais il aurait pu faire une erreur, même s’il en avait fait que très peu jusqu’à maintenant.

Sur une impulsion, elle ouvrit la porte du congélateur. Il lui était déjà arrivé par le passé de trouver de la drogue cachée à cet endroit. À l’arrière de plusieurs repas surgelés et d’une bouteille de vodka, elle dénicha une petite boite en fer, plus précisément un contenant de pastilles pour la toux. Drôle d’objet à mettre dans un congélateur. Marguerite sortit la boite de sa tombe glacée et la déposa sur la table de la cuisine.

— Wow, c’était bien caché, ça.

Un agent s’était approché.

— Pas vraiment. Il savait très certainement que je chercherais à cet endroit.

— Il l’a probablement juste oublié.

— Non. Il n’y a pas de frimas. Elle a été mise là très récemment.

L’inspectrice regarda le jeune agent de ses yeux perçants, avant de retourner son attention vers la mystérieuse boite. Après un moment d’attente, elle en ouvrit le couvercle. Elle fronça les sourcils et en sortie une clé USB entre deux doigts gantés en se demandant combien de surprises lui réservait encore le sergent-détective Marc Rouillard.