Nouvelle : Bananes, stylos et quoi encore?

Bananes, stylos et quoi encore

Les deux hommes se trouvant en compagnie de l’excentrique Hector Gervais se retournèrent comme un seul homme, stupéfaits. Le quatrième individu, Maxime Bouchard, ne fit pas un geste. Il lui aurait été difficile d’en faire autrement puisqu’il était raide mort. La musique et la vibration, provenant du téléphone cellulaire collé fermement à la tempe droite du défunt à l’aide de ruban adhésif, se firent entendre. Personne ne se retourna. C’était le même manège toutes les minutes depuis leur arrivée dans les égouts municipaux de la rue Wellington, tout juste au pied du Parlement d’Ottawa. Le mort, un blogueur politique au Huffington Post, se trouvait aussi pendu que sa langue, les yeux recouverts par un foulard de soie rouge. Il ballottait dans le vide à quelques centimètres du sol, nu comme un ver, le cou solidement attaché à l’aide d’une corde à un des barreaux de l’échelle menant dans les bas-fonds malodorants de la ville. On était peut-être au beau milieu de la zone touristique de la capitale nationale, mais aucune visite guidée ne se faisait à cet endroit. Le médecin légiste venait tout juste de retirer le ruban gommé se trouvant sur la bouche de la victime pour y trouver, contre toute attente, le permis de conduire et la carte de crédit du défunt lorsque Hector avait fait sa fracassante assertion. Le détective soupira lourdement : ses collègues n’avaient aucune imagination. Ils ne possédaient qu’une froide et monotone logique. Avec l’air de supériorité du professeur faisant face à des cancres, il se décida à leur faire bénéficier de son savoir :

― Comme je le disais, ce n’est pas un meurtre. C’est une asphyxie auto-érotique qui a mal tourné. C’est simple : en manque de sensation forte, il décide de mettre un peu de danger dans sa vie sexuelle désaxée. Puisqu’il vit toujours chez sa mère, et je dois dire qu’à trente et un ans c’est plutôt décourageant, il décide de s’octroyer une visite nocturne sous l’objet même de sa critique constante, c’est-à-dire le Parlement. Il descend par le trou d’homme en catimini, se déplace à plus de cent mètres dans l’eau stagnante avant de trouver un petit endroit sec pour y déposer ses vêtements. Il retourne à l’échelle, attache sa corde et la passe autour de son cou. Par peur de se faire voler, il sécurise ses cartes dans sa bouche afin qu’elles ne tombent pas inopinément pendant sa partie de fesses en l’air avec lui-même. Il met l’alarme de son cellulaire pour qu’elle sonne toutes les minutes au cas où il s’évanouirait. Il se bande les yeux afin d’augmenter la dépravation sensorielle et il se laisse lentement descendre, tout en gardant au moins un pied sur un barreau, laissant l’asphyxie l’amener à l’euphorie. Manque de bol, l’hypoxie qui s’en suit lui fait perdre connaissance et il perd pied. Affaibli, il est incapable de se sortir de sa fâcheuse position. Et voilà!

― Tu n’es pas sérieux, là, Gervais? demanda l’autre détective, pantois.

― J’oubliais! L’autopsie révèlera probablement des traces de drogue, GHB ou ectasie, utilisée afin d’augmenter son nirvana rocambolesque.

― C’est le troisième cas de mort étrange en cinq mois, dit le médecin légiste. Une mort par surdose de bananes et un meurtre à l’aide d’une vingtaine de stylos. C’est fou!

― Avec Internet, mon cher, il n’y a plus rien qui m’étonne! s’exclama Hector. Bon, ce n’est pas que je m’ennuie, mais je vous laisse à votre travail de croque-mort.

Le vaudevillesque détective s’approcha prestement du mort et lui enleva dare-dare le foulard de soie rouge, sous les yeux ahuris de ses collègues. D’un geste théâtral, il l’enroula autour de son cou avant de s’enfoncer dans la sombre et nauséabonde canalisation. Il ne lui restait plus qu’à mettre en scène deux ou trois autres décès loufoques avant de pouvoir publier un mémoire sur ses enquêtes les plus mémorables et prendre une retraite confortable. Ce n’est pas de ma faute!, se dit-il, tout en marchant d’un pas léger sans se soucier des rats lui ouvrant la marche, c’est tellement ennuyant une ville de fonctionnaires! Un peu de piquant n’a jamais fait de mal à personne après tout!

Mention spéciale du Jury au concours de polar MonBestSeller

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