Nouvelle : Le fourgon

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Deux-millions-cinq-cent-mille dollars. Cent-mille tomates pour chaque année perdue à vivre en cage. Désolé de notre erreur, passons à un autre appel. Merci, bonsoir. Il ne s’agit pas ici d’une lamentable gaffe sur une vulgaire facture de téléphone. Est-ce que vous savez ce qu’on fait en prison aux hommes qui, comme moi, sont condamnés pour le viol et le meurtre d’une belle fillette de huit ans? Pas à ceux qui plaident coupables en disant qu’ils sont malades, que ce n’est pas de leur faute. Eux, ils sont gardés en retrait. Ils sont r-e-p-e-n-t-a-n-t-s. Comme si c’était suffisant. Justifiable. Non. À ceux qui crient haut et fort qu’ils n’ont rien fait, qu’ils sont innocents? On les attend à chaque détour et on les bat… s’ils ont de la chance. Je n’ai jamais été chanceux. Moi, j’avais droit au spécial de la maison : enculages en série jusqu’à je ne puisse même plus chier. Vingt-cinq ans à servir de ghesha et à sucer comme une sale pute de bas étages pour avoir le droit de respirer un jour de plus. Je me demande parfois pourquoi j’y tenais tant à cette vie de chien. Pendant qu’on me défonçait le cul, je ne pouvais que penser à elle. Louise St-Denis. Je l’appelle plutôt Louise Sans-Génie. C’est sans gêne que je peux maintenant dire « vive le cancer généralisé ». Grâce à lui, Louise la salope a avoué l’inavouable sur son lit de mort, histoire de libérer sa très chère conscience; elle avait menti, il y a vingt-cinq ans de ça… une éternité pour certains, un battement d’ailes pour d’autres. Un petit bobard pour se rendre intéressante et avoir l’attention du beau petit détective. Elle en avait récolté quelques baises, vite oubliées; lui, une belle promotion. Un aveu, un test d’ADN (vive la science) et hop, me revoilà à l’air libre. Multimillionnaire dans les poches. Un bagage de misère sur le dos. Fuir. C’est ma seule pensée. Viscérale. M’effacer de cette société qui a tenté de m’oublier en me mettant en cage. La solitude. La forêt. Mon vague à l’âme, une tente, un bon feu et mes idées noires. Pouvoir dormir enfin sans peur après un quart de siècle de terreur.

***

— Wow! Qu’est-ce que c’est ça le père?

— Ta future maison pour l’année à venir mon gars! D’accord, ce n’est pas un Westfalia, mais je vais être capable de l’équiper tout comme si c’en était un.

Patrick n’en revenait pas! Lui et Stéphane avait prévu un road trip d’un an vers l’Ouest canadien. Une petite voiture usagée, des tentes jusqu’à l’hiver, de petits boulots durant la saison froide pour se payer un trou quelque part. Ce ne serait pas facile, mais c’était l’aventure d’une vie. Et là, son paternel lui faisait la surprise d’un véhicule certes non conventionnel, mais parfait pour eux. Il avait la gorge bloquée par l’émotion.

Normand avait la larme à l’œil. Mécano de la vieille école, il était content de pouvoir enfin aider son fils à réaliser un de ses rêves, le premier d’une grande série espérait-il. Il lui aurait offert un château que son jeune n’aurait pas eu l’air plus heureux.

— Il reste juste à gratter le reste du logo et des bandes brunes et jaunes, une bonne couche de peinture blanche et l’affaire est ketchup!

— Ils auraient pu laisser les gyrophares, ça aurait été cool!

— Viens, on va aller acheter ce qu’il faut pour transformer ce beau petit panier à salade en un camper digne de ce nom!

Oui, la vie était belle. Il suffisait de saisir les opportunités lorsqu’elle se présentait et cette vente aux enchères de la Sureté du Québec lui était apparue comme par magie. S’il n’avait pas vu la petite annonce dans le journal local, il serait passé à côté de cette occasion en or. Il serra son fils contre lui, geste qu’il ne faisait pas souvent, et réalisa que son petit garçon était devenu un homme. La vie s’ouvrait à lui comme une fleur s’ouvre aux premiers rayons d’un soleil matinal encore timide.

***

La petite Juliette; blonde, douce, joyeuse. Un ange. Elle aimait les animaux. Elle voulait être vétérinaire. C’est ce qu’on a dit dans les médias. Moi, je n’en ai aucune idée. Je sais juste qu’on m’a accusé de l’avoir violé et sodomisé au point de laisser son pauvre petit corps de poupée dans un état proche de celui d’une tomate qu’on écrase à coup de pied. Morte au bout de son sang. « Oui, Monsieur l’agent. Le voisin, il promenait son chien dans le bois ce jour-là, à cette même heure! »… la salope de Sans-Génie. Beau cul sans tête. Aucun alibi. J’étais seul à la maison avec le fameux chien qui n’était pas en mesure de parler en ma faveur. De la terre sous mes souliers, des traces de sang sur une manche de chemise, une griffure sur ma main droite. J’étais devenu un monstre, un tueur d’enfants. Le roi ADN n’était pas encore né, la terre était du même sous-bois (où j’allais effectivement promener mon chien de temps à autre), le sang était le mien; une coupure bête avec une branche d’arbre. Griffure de la nature… pas celle d’un ange.

Le feu commençait à mourir… comme moi-même. Ma vie de servitude à servir de baise dépannage à de gros durs, qui tueraient pourtant le premier fif les regardant de travers, m’ayant laissé avec un bien beau souvenir, de ceux qui laissent votre système immunitaire à plat, comme une vieille batterie déchargée. Je me suis donc levé, lentement, comme un homme de deux fois mon âge, et saisit ma hache. Il fallait aller chercher du bois pour transformer les braises en belles grandes flammes orange, chaudes et puissantes. Si ça avait pu être aussi facile pour mon âme éteinte. L’alcool que j’ingurgitais n’était pas assez puissant pour rallumer le feu… il était juste bon à engourdir la machine.

***

Ça faisait maintenant près de quatre mois que Patrick et Stéphane se promenaient à travers le Canada. On ne voit jamais notre pays, on visite celui des autres. On oubli notre chez-nous : les plaines à perte de vue, les montagnes, les forêts, l’air pur. La liberté. Demain, ils allaient faire le tour du Lac Louise, la raison d’être première de ce grand projet. Les deux jeunes hommes trouvèrent un terrain de camping à près de quatre kilomètres de ce miroir des montagnes. En ce mois d’octobre, l’endroit était presque désert, il n’y aurait qu’eux et leur jeunesse, leurs aspirations, leurs bonheurs illuminant le « saladier », petit nom doux et affectueux donné à leur inusité véhicule. Ils sortirent et s’avancèrent un peu plus loin afin d’apercevoir le magnifique coucher de soleil entre les pics enneigés des Rocheuses. Comme eux, le soleil s’apprêtait à s’endormir pour mieux renaitre au matin. Promesse d’espoir.

***

À travers les troncs, je l’aperçus; vision d’horreur. Le fourgon. Ils avaient décidé de me remettre derrière les barreaux. J’en étais convaincu. Je vis les deux agents carcéraux s’avancer dans les bois. Sournois. Menaçants. Je ne pouvais pas y retourner. Jamais. Les halètements dans mon dos, le foutre dans mon cul et dans ma bouche. C’était trop. Je devais me protéger et faire tout ce qui était en mon pouvoir pour survivre. C’était le bon mot. Survivre à l’opposé de vivre; ça, c’était de l’histoire ancienne. Un verdict de culpabilité avait détruit ce concept de ma piètre existence. J’avançai derrière eux, ma hache sécurisée entre mes deux mains, moites et tremblantes. Ne plus penser. Agir. Ils ne se rendirent compte de rien… ou presque. Je l’espère. Je continuai à frapper comme s’ils n’étaient que de vulgaires troncs d’arbres que je devais réduire en petit bois pour mon feu mourant. La colère de toutes ces années d’abus, de cette injustice, crachée à l’aide d’une lame bien affutée. Je regardai soudainement mes deux ennemis et remarquai leurs parkas, leurs jeans. Leurs visages… il m’aurait été difficile d’en déduire quoi que ce soit, il n’en restait rien. Je me retournai vers le fourgon : il en avait la forme, mais pas de « police » écrit comme une accusation, une menace, pas de gyrophares sur le toit. À l’intérieur : deux lits de camp, un petit comptoir, un frigo, un réchaud. Après un quart de siècle à clamer mon innocence, j’ai finalement tué. Je suis devenu un monstre. C’est de votre faute.

***

Normand voulait mourir, là, sur place. La SQ devant sa porte. L’annonce qu’il avait envoyé son enfant à la mort. Un cadeau empoisonné. Le tueur s’était pendu. Mince consolation. Il avait laissé une lettre… Normand n’écoutait plus. Aucune excuse ne pourrait soulager la douleur qu’il avait au corps. Il rentra comme un automate à l’intérieur et alla vers son armoire de chasse. Il saisit son fusil. Un coup. Libération. Une conne en mal de sensation avait détruit quatre vies. Et l’assassin de la petite Juliette dans tout ça? Aucune importance; il n’y a plus de justice de toute façon. Le monde est devenu fou.

FIN

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

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