Le portail au mille et une vies

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J’ai vécu mille et une existences : je fus une aventurière amoureuse en 1542, la propriétaire d’une richissime plantation dans le sud des États-Unis et, au contraire, une défenderesse des droits de la personne chez les Yankees du Nord au temps de la guerre de Sécession. J’ai tué de sang-froid, par obligation ou bien par pur plaisir. Je me suis fait assassiner, avec passion ou hargne. J’ai vécu avec les loups-garous et les vampires, j’ai passé cinquante ans de ma vie sur des terres magiques en compagnie des dragons. J’ai nagé avec des dauphins, fait du parachute, de l’escalade dans les Alpes. J’ai vécu dans une caverne à l’époque où le feu fut découvert par l’homo sapiens. J’ai connu la guerre et la faim, la richesse et les joies, la vie et la mort. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai été portée à la réflexion et mon cœur a battu au rythme de l’adrénaline. Pour l’instant toutefois, je suis une jeune femme rêveuse qui habite à l’Île-du-Prince-Édouard et une putain Montréalaise.

Où ai-je vécu tout ça ? Dans les livres. Je possède un énorme coffre bleu bordé de laiton, comme c’était en vogue il y a plusieurs dizaines d’années. Je ne les ai pas comptés, mais il doit facilement contenir une centaine de livres, si ce n’est pas plus. Je le traine comme un coffre de l’espérance depuis bien des années. Ces précieux bouquins sont enfermés dans le noir et l’humidité, en attente d’une nouvelle vie, que j’ai finalement décidé de leur offrir. J’ai commencé, quelques livres à la fois, à déposer mes précieux bouquins, témoins d’une vie d’aventure, dans des boites à livres privées (les bibliothèques étant trop snob pour accepter des livres en charité). Ça m’a pris du temps à me décider : tant de souvenirs y sont rattachés. J’ai pris la décision de ne pas les relire avant, presque à mon corps défendant. À quoi bon retourner dans le passé de toute façon ? Il y a tellement d’autres existences, d’autres aventures à vivre ! Je n’ai pas besoin de ces reliques — qui seront mieux ailleurs où elles pourront à nouveau procurer du plaisir au lieu de moisir dans une cave — pour me souvenir des heures de complicités que j’ai passées avec ma mère, assises côte à côte au salon, à la table de cuisine du chalet ou sur la galerie, à nous absorber dans la vie des autres. Les souvenirs sont dans notre esprit et notre cœur, et non pas dans les objets inanimés qui peuplent notre existence.

Certains disent qu’il y a trop d’auteurs, que tout le monde écrit. Il y en a effectivement beaucoup, mais JAMAIS trop. Ceux qui pensent ainsi sont incapables d’accepter de s’aventurer en terrain inconnu ; il retourne toujours aux mêmes routines. Des auteurs, il y en a pour tous les gouts, et il y a autant de gouts qu’il y a d’humains. La jeune fille romantique que j’étais n’est plus ; j’ai besoin d’autres choses maintenant, de suspense, de violence, de vérité. Parfois, je retourne vers des types d’histoires qui sont différents de mes préférences habituelles ; c’est une chance que les livres sont maintenant à la portée d’un simple clic de souris, par des auteurs tout aussi différents les uns des autres. Découvrir un nouvel auteur, un style, qui se démarque des autres, c’est comme découvrir une nouvelle contrée.

Maintenant, j’ai l’immense privilège de faire partie de ces artistes de l’esprit, de ceux qui nous font vivre des choses extraordinaires par les mots. J’ai rejoint les rangs des porteurs de rêves et de l’imagination, et j’en suis fière (malgré mon succès mitigé). J’aurais aimé que ma mère en soit témoin… mais je n’aurai probablement jamais écrit mon premier livre sans son départ de ma vie. Souvent, un événement en amène un autre. Comme le dirait Anne Shirley (série « Anne » de Lucy Maud Montgomery) :

« There is another bend in the road after this. No one know what will happen. »

(Il y a un autre virage sur la route après celui-ci. Personne ne sait ce qui arrivera ensuite.)

Dernièrement, j’ai acheté quelques livres papier, et j’en ai profité pour expérimenter un peu. Pourquoi le papier, vous demandez-vous, puisque je suis une fervente défenderesse de la lecture moderne ? Tout simplement parce qu’on m’a offert des cartes cadeaux de librairies. Je ne suis pas retombée en amour avec ce format : encombrant, écriture trop petite et lignes collées ; ça manque de souplesse, d’aération. « Chasse le naturel, revient au galop »… je suis tentée malgré moi de trouver un petit coin pour exposer tous ces bouquins. Je me retiens : j’ai lu, j’ai vu, j’ai vaincu… je peux maintenant donner au suivant.

Lorsque votre vie est morne, sans saveur, il suffit de se plonger dans un livre, peu importe le format, pour se voir transporter ailleurs et oublier tous nos soucis. Après, de toute façon, ils paraissent souvent presque qu’insignifiants. Je plains ceux qui ne savent pas savourer ce plaisir ; ils se privent d’un divertissement précieux. Ne soyez pas avare de vos trésors, qui prennent la plupart du temps la poussière dans votre bibliothèque de toute façon, et faites découvrir votre passion aux autres : Donnez au suivant.

J’ai vécu mille et une vies… et il m’en reste tout autant à vivre !

Bon été et, surtout, bonne lecture !

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Critique littéraire : Salamanca

Critique littéraire - Salamanca

Synopsis

Une ancienne route abandonnée, au cœur d’une inquiétante forêt…

Le seul murmure du vent pour rompre le silence et la solitude la plus absolue…

Une ville à la consonance étrange, perdue au milieu de nulle part…

Que feriez-vous si vous n’aviez aucun souvenir de la façon dont vous avez atterri en un tel endroit ?

Que feriez-vous si le seul choix qui se présentait à vous était de vous rendre dans cette petite ville isolée ?

Que feriez-vous si vous découvriez ce que cache réellement cette ville ? Ce qui s’y dissimule dans l’ombre ?

Seriez-vous alors capable de résister au déferlement de folie et de terreur ?

Et surtout, seriez-vous capable de faire face à l’effroyable vérité ?

Quels que soient les choix que vous serez amené à faire, prenez bien garde à ce qu’aucun d’entre eux ne vous mène à SALAMANCA…

Critique de l’œuvre

C’est une histoire à lire rapidement, c’est-à-dire à ne pas étirer sur plusieurs semaines. De toute façon, lorsque vous commencerez votre lecture, vous n’aurez plus envie de vous arrêter ! Pour apprécier « Salamanca », il faut s’absorber de l’atmosphère décrite par l’auteur, avec grande habileté d’ailleurs. Ce que j’ai particulièrement apprécié est de ne pas être privée de ce qui arrivait aux autres personnages tandis que les aventures de l’un nous étaient contées. Je vous explique : un chapitre traite, par exemple, des évènements survenus par deux des personnages, qui se terminent par leur décision d’aller frapper à la porte de leur compagnon d’infortune. Le chapitre suivant nous retourne en arrière de quelques heures, pour nous faire vivre la misérable aventure de ce même compagnon, chapitre qui se termine lui aussi avec les deux autres personnages qui frappent à sa porte. Si cela peut vous sembler redondant, laissez-moi vous dire que, au contraire, cette façon de procéder nous permet de ne rien rater de l’action des personnages et de nous plonger plus profondément dans l’histoire. Bien que le principe de l’histoire ne soit pas nouveau (des gens sont incapables de quitter une ville puisque, peu importe la route qu’ils empruntent, ils se retrouvent toujours au même croisement), le traitement des évènements ayant amené à ce mauvais sort est bien différent de ce que j’ai vu ou lu jusqu’à maintenant. La fin (en plusieurs chapitres) m’a surprise et ravie à la fois. C’est là que nous reconnaissons l’excellent travail d’un auteur autoédité : il n’a pas peur d’être différent et, par le fait même, de nous jeter en bas de notre chaise par la même occasion. La fin est en lien direct avec les évènements du début, d’où l’importance de ne pas prendre un mois pour lire le bouquin.

Médium

La couverture présentée en début d’article n’est pas celle qui illustrait le livre lors de mon achat. Bien qu’elle représente très bien un élément clé de l’histoire, là où tout commence, je dois avouer que je fus attirée par la couverture noire, montrant simplement un visage squelettique dans l’ombre portant un doigt à ses lèvres en un « chut » silencieux.  Toutefois, la couverture actuelle est probablement plus représentative de l’histoire. J’ai acheté le livrel* en format Kindle. J’aurais aimé pouvoir vérifier mon temps de lecture par chapitre, mais ce n’était malheureusement pas possible. Toutefois, je l’ai lu tellement rapidement que ce n’était pas vraiment applicable dans le cas présent de toute façon.

Verdict

Une histoire dans laquelle on se laisse facilement embarquer, et qui n’est pas sans rappeler les romans à la Stephen King. La fin consiste en quelques retours en arrière qui nous permettent de faire la lumière sur la raison pour laquelle ces gens furent « victimes » de la petite ville étrange de Salamanca. Si un livre me tient en haleine du début à la fin, c’est qu’il est réussi et c’est le cas avec « Salamanca » d’Alexis Arend.

Quelques points de vente

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* Terme francophone pour e-book et e-reader selon l’Office de la langue française du Québec.

** La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : Viande hachée

Viande hachée

**** AVERTISSEMENT : Langage pour public averti. Descriptions graphiques pouvant ne pas convenir aux cœurs sensibles. ****

Ces satanés trous de serrure… ils nous montrent ce qu’on veut bien y voir. J’y ai vu des trucs, mais ma grand-mère n’y apparemment rien aperçu. Un trou de serrure magique, sélectif. Plutôt de l’aveuglement. Qu’ai-je entraperçu, vous demandez-vous, à travers ce minuscule trou de métal brossé, encastré dans une vieille porte de la ferme de mes grands-parents ? Cette porte était pourtant identique aux autres, à la différence qu’elle portait la mention « Léa » écrite en rose sur une petite plaque de bois bordée de papillons en papier. Lorsque je repasse les films de ces visions volées à la nuit, ils ont la forme d’un triangle surmonté d’un cercle.

C’est le cri étouffé qui m’a réveillé. Était-ce simplement un hibou dans la nuit, les réminiscences d’un cauchemar dont je ne me souvenais déjà plus, les ronflements de mon grand-père ? Je l’entendis à nouveau. C’était peut-être Léa qui faisait un cauchemar ; elle en faisait beaucoup depuis la mort tragique de nos parents (comme si le mot « mort » n’allait pas toujours avec « tragique »… quel beau pléonasme). Je m’approchai à pas de loups, tentant de ne pas faire craquer les vieilles planches de la maison centenaire, et collai mon œil sur le trou sans clé (il n’y avait que le garde-manger qui en avait une, bien gardé dans la poche du tablier de mamie). C’était la pleine lune, et la lumière de l’astre illuminait la chambre par la fenêtre sans rideau. Elle avait la caresse de la lune et moi l’arrogance du soleil… j’aurais préféré le contraire afin de pouvoir faire la grasse matinée. Au fond, quelle en aurait été l’utilité puisqu’il avait les œufs à ramasser, les vaches à traire, les cochons à nourrir… mais je m’égare, je tente de retarder le moment de vous en parler, de me rappeler, de voir, encore et encore.

Donc, par la petite ouverture, j’entrevis tout d’abord la jambe de Léo, ensuite celle de mon grand-père. J’étais confus. Je tournai encore un peu la tête, tentant de comprendre ce que je voyais : papi était étendu sur Léa. Il lui tenait le visage enfoncé dans l’oreiller et il bougeait au-dessus d’elle. Je n’y ai bien sûr rien compris… À cinq ans, c’est normal. J’ai cru… je ne sais pas quoi exactement. Je courus réveiller ma grand-mère, pensant qu’elle pourrait les aider, peu importe quel était leur problème. Parce qu’il y avait assurément un problème quelque part. La nuit on dort, on ne joue pas à saute-mouton. Au pire, on les compte pour s’endormir, sans plus. Grand-mère regarda à son tour, et me dit, après un soupir par le nez : « retourne dans ta chambre Benoit. Oublis tout ça. ». J’ai compris… beaucoup plus tard. Grand-père était en train d’enculer vigoureusement Léa. Mille pardons ! Je vous choque par mes propos trop crus pour vos chastes oreilles ? Je pourrais, bien sûr, être plus diplomate et dire « sodomiser », mais lorsqu’un homme de soixante ans introduit son pénis de force dans le rectum de sa petite-fille de dix ans, c’est de l’enculage pur et simple, n’êtes-vous pas d’accord avec moi sur ce point ? Où en étais-je déjà ? Ah oui, le fameux soir. Je tentai bien d’interroger ma sœur sur le sujet le lendemain, mais elle éclata en sanglots en me disant de fermer ma grande gueule. Je fus choqué : elle ne m’avait jamais adressé la parole de cette façon. Je me retournai, la gorge serrée, et me promis de ne plus jamais mentionner quoi que ce soit. Je l’aimais trop pour qu’elle me haïsse en retour. Même lorsque je saisis enfin ce dont il avait été question, plusieurs années plus tard, les images en trou de serrure gravée à toujours sur ma rétine, je ne pipai mot. J’ai tenté d’oublier, comme elle semblait avait fait et, surtout, comme elle me l’avait ordonné. C’est si petit un trou de serrure, j’aurais pu mal voir… des dizaines de soirs. C’est à l’overdose fatale de Léa, qui se vendait comme une sale marchandise pour avoir sa dose qui lui ferait tout oublier pour quelques heures, que j’ouvris enfin les yeux.

Ce qui m’amène à mon dévouement des deux derniers mois à m’occuper de mes grands-parents sur leur ferme (presque vide d’animaux maintenant, la santé des octogénaires n’étant plus trop au rendez-vous). Je suis debout face à papi, une pince à linge sur le nez, en train de lui faire manger sa viande hachée. Pourquoi la pince ? C’est qu’il baigne dans ses excréments, son urine et son sang depuis quelques jours maintenant. Il ne peut pas aller aux toilettes puisqu’il est attaché, nu, sur une vieille chaise en bois au milieu de la cuisine. L’hygiène n’est plus au rendez-vous ; c’est ça la vieillesse, je suppose. Je le regarde vomir une autre portion de viande et, à l’aide d’une cuillère et de toute ma patience, je ramasse la substance sur son torse et son menton et la lui remets dans la bouche. Comme on le fait à un bébé de quelques mois. Si à la naissance on savait qu’on finirait notre vie comme on l’a commencée, merdeux et baveux, on ne perdrait peut-être pas tant de temps à apprendre à se mettre propre. Il n’est pas question que le vieux gaspille le repas que je lui ai préparé de mes blanches mains. Mes grands-parents détestaient le gaspillage de nourriture lorsqu’on était enfant, au point de m’avoir laissé poireauter à la table de la cuisine, du souper jusqu’au déjeuner le lendemain matin, devant des rognons répugnants. Maman avait une cuisine raffinée… mais un accident de la route nous a parachutés chez nos aïeuls. Si au moins papa s’était pas fait sauter la cervelle par désespoir. Pfiou ! Mélancolie, quand tu me tiens.

Où en étais-je ? Ah oui : Grand-père étant déjà à moitié gaga, j’ai commencé par grand-maman. Il faut punir les enfants qui ont été méchants, non ? J’ai donc pris une cuillère — eh oui, la même que celle que je tiens actuellement à la main — et je lui ai lentement insérée au-dessus de l’œil en pressant jusqu’à ce que sa peau ridée et séchée se brise. J’ai continué mon chemin en poussant légèrement vers le bas afin de détacher son globe oculaire du nerf optique.

« Mamie, arrête de bouger ! Je l’ai crevé, là… »

L’humeur aqueuse se mêla au sang et aux larmes ; c’était d’un gâchis sans nom. Moi qui voulais les mettres dans un joli bocal, c’était raté maintenant. Je déteste exécuter une tâche minutieuse dans un environnement non propice. Leurs cris m’ont donné une de ces migraines ! Au fait, retenez vos récriminations outrées : je vous rappelle que ses yeux étaient déjà défaillants à l’époque : elle n’a rien vu par le trou de la serrure. À quoi bon les garder alors ? Papi dans sa chaise, criant et pleurant toutes les larmes de son corps, se débattant comme un diable dans l’eau bénite. Quel comédien celui-là ! Il se foutait bien de sa très chère épouse lorsqu’il baisait ma sœur, soir après soir. J’ai essayé de lui faire avouer la vérité à l’aide de quelques taloches, mais la seule réponse intelligible que j’ai reçue fut : « Heu… Léa ? Qui est-ce ? » J’aurais dû me réveiller et agir avant son Alzheimer, ça aurait été plus drôle… enfin, plus si-gni-fi-ca-tif (je vois bien que vous me détestez déjà ; je ne vais certainement pas en rajouter avec des mots inappropriés !).

Malgré le mal de caboche qui me tenait, je n’en avais pas terminé avec la pécheresse. Après les yeux, ça allait de soi : la langue. La vérité, elle ne l’avait jamais dite de toute façon. À quoi bon garder un organe qui ne sert à rien ? Je pensais pas qu’une langue (même de bois !) saignait autant. Elle s’est malencontreusement étouffée dans son sang. Quelle idée aussi de s’évanouir la tête en arrière ; quelle stupidité de sa part. Elle était morte à mon retour du ciné. Eh ! Oh ! J’ai tout de même droit à une vie ! Je m’occupe d’eux gratuitement, alors vous repasserez pour la culpabilité les amis. J’ai tout de même droit à une pause divertissement de temps à autre… j’ai même rencontré une de ses petites dames, je ne vous dis pas. Dans le domain de l’éducation, comme moi. Je dois d’ailleurs la rappeler lorsque je retournerai en ville. Mais, bon, assez potiné ! Retournons à nos deux oiseaux rares.

Le vieux maintenant. Vous croyez que je lui ai coupé la queue, hein ? Eh bien… oui. Je l’avoue, c’est cliché. N’empêche que c’était le gros péché de l’histoire (ou plutôt, un petit péché tout mou et rabougri). Au moins là, il n’aurait plus de fuite urinaire. J’ai bien pensé à lui enfoncer un truc dans le cul, pour faire bonne figure, mais je dois avouer que je trouvais ça dégueulasse. Il était déjà plein de merde… pas envie d’y mettre les mains, même si je le lavais à l’aide du boyau de jardin. Et feu mamie là-dedans, vous demandez-vous ? Je l’ai découpé avec une scie à main… une tronçonneuse aurait plus adéquate, mais on fait avec les moyens du bord. Rassurez-vous, je ne l’ai pas fait devant lui, mais bien dans la grange… il y a une limite à tout saloper ! Quelle besogne astreignante, je vous dis pas ! J’en avais partout. C’est une chance que la vieille auge était encore là, parce que ça suinte des viscères. Je suis retourné à la maison avec les fragments dans un sac à déchet, et je me suis installé au comptoir face à lui afin qu’il ne manque pas tout du spectacle. J’ai pris soin de détacher la peau parcheminée de la chair à l’aide d’un petit couteau à dents. Ça ne fait pas des masses une vieille mamie toute chétive, je vous le dis. Pas un festin pour vingt, ça, c’est certain. J’ai ensuite passé les morceaux au hachoir électrique. Enfin, un équipement moderne et performant ! J’ai toutefois dû séparer la chair des os ; ce n’était quand même pas d’une qualité industrielle ce truc. Je me suis servi un petit verre de rouge, trouvai un poste de jazz et je m’attelais à apprêter cette belle viande rouge, plein de fer. Ça manque parfois de minéraux essentiels ces vieux débris. Qu’est-ce que vous pensez ? J’allais quand même pas lui faire manger de la viande crue, je suis pas un monstre ! Et c’est là que le vieux fou ingrat s’est mis à me vomir dessus. Moi, je lui cuisine un truc délicieux et lui il me fout tout sur le plancher en guide de remerciement. J’avais même pris la peine de mettre des petits morceaux d’oignon et un soupçon de coriandre.

« Là, t’es content ? Je donne tout aux cochons alors ! »

Ce n’est pas moi qui boufferais les restes de ça, il y a des limites à tout ; je suis végétarien depuis plus de trois ans, presque une religion. De toute façon, si ça va aux porcs, c’est comme un retour à la terre au fond, non ?

***

Désolé pour la pause, j’étais plus capable de ses cris et ses pleurs, comme s’il ne méritait rien de sa punition. Et moi les coups de ceinture sur le popotin, je les méritais toujours tu crois ? Bah, je l’ai mis avec les cochons finalement ; entre frangins, ils devraient s’entendre, non ? Blague à part, vous pouvez peut-être me dire : est-ce que ça mange des animaux toujours vivants ces bestioles-là ? J’aurais bien vérifié sur l’Internet, mais bon, il n’y a pas de réseau dans ce coin perdu. Au cas où, je lui ai cassé les deux bras et les deux jambes avec une petite masse que j’ai trouvée dans la grange. Il ne fallait tout de même pas qu’il se sauve à travers champs : il aurait pu tomber sur de pauvres enfants et les traumatiser pour le reste de leur vie. Je devrais peut-être garder la baraque et en faire un foyer pour personnes âgées : je crois que j’ai quand même la fibre, non ?

Bon là, c’est bien beau s’amuser et prendre soin de ses vieux, mais j’ai mon nouveau boulot qui commence lundi : éducateur en garderie. J’ai tellement hâte ! Je sais que je suis la personne parfaite pour m’occuper de jeunes enfants avec amour et attention, et, surtout, aider à leur éducation.

Il faudra d’ailleurs que je les mette en garde contre les trous de serrure : ils ne dévoilent pas toujours la vérité et, un jour, ils peuvent vous trahir.

FIN

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : Le fourgon

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Deux-millions-cinq-cent-mille dollars. Cent-mille tomates pour chaque année perdue à vivre en cage. Désolé de notre erreur, passons à un autre appel. Merci, bonsoir. Il ne s’agit pas ici d’une lamentable gaffe sur une vulgaire facture de téléphone. Est-ce que vous savez ce qu’on fait en prison aux hommes qui, comme moi, sont condamnés pour le viol et le meurtre d’une belle fillette de huit ans? Pas à ceux qui plaident coupables en disant qu’ils sont malades, que ce n’est pas de leur faute. Eux, ils sont gardés en retrait. Ils sont r-e-p-e-n-t-a-n-t-s. Comme si c’était suffisant. Justifiable. Non. À ceux qui crient haut et fort qu’ils n’ont rien fait, qu’ils sont innocents? On les attend à chaque détour et on les bat… s’ils ont de la chance. Je n’ai jamais été chanceux. Moi, j’avais droit au spécial de la maison : enculages en série jusqu’à je ne puisse même plus chier. Vingt-cinq ans à servir de ghesha et à sucer comme une sale pute de bas étages pour avoir le droit de respirer un jour de plus. Je me demande parfois pourquoi j’y tenais tant à cette vie de chien. Pendant qu’on me défonçait le cul, je ne pouvais que penser à elle. Louise St-Denis. Je l’appelle plutôt Louise Sans-Génie. C’est sans gêne que je peux maintenant dire « vive le cancer généralisé ». Grâce à lui, Louise la salope a avoué l’inavouable sur son lit de mort, histoire de libérer sa très chère conscience; elle avait menti, il y a vingt-cinq ans de ça… une éternité pour certains, un battement d’ailes pour d’autres. Un petit bobard pour se rendre intéressante et avoir l’attention du beau petit détective. Elle en avait récolté quelques baises, vite oubliées; lui, une belle promotion. Un aveu, un test d’ADN (vive la science) et hop, me revoilà à l’air libre. Multimillionnaire dans les poches. Un bagage de misère sur le dos. Fuir. C’est ma seule pensée. Viscérale. M’effacer de cette société qui a tenté de m’oublier en me mettant en cage. La solitude. La forêt. Mon vague à l’âme, une tente, un bon feu et mes idées noires. Pouvoir dormir enfin sans peur après un quart de siècle de terreur.

***

— Wow! Qu’est-ce que c’est ça le père?

— Ta future maison pour l’année à venir mon gars! D’accord, ce n’est pas un Westfalia, mais je vais être capable de l’équiper tout comme si c’en était un.

Patrick n’en revenait pas! Lui et Stéphane avait prévu un road trip d’un an vers l’Ouest canadien. Une petite voiture usagée, des tentes jusqu’à l’hiver, de petits boulots durant la saison froide pour se payer un trou quelque part. Ce ne serait pas facile, mais c’était l’aventure d’une vie. Et là, son paternel lui faisait la surprise d’un véhicule certes non conventionnel, mais parfait pour eux. Il avait la gorge bloquée par l’émotion.

Normand avait la larme à l’œil. Mécano de la vieille école, il était content de pouvoir enfin aider son fils à réaliser un de ses rêves, le premier d’une grande série espérait-il. Il lui aurait offert un château que son jeune n’aurait pas eu l’air plus heureux.

— Il reste juste à gratter le reste du logo et des bandes brunes et jaunes, une bonne couche de peinture blanche et l’affaire est ketchup!

— Ils auraient pu laisser les gyrophares, ça aurait été cool!

— Viens, on va aller acheter ce qu’il faut pour transformer ce beau petit panier à salade en un camper digne de ce nom!

Oui, la vie était belle. Il suffisait de saisir les opportunités lorsqu’elle se présentait et cette vente aux enchères de la Sureté du Québec lui était apparue comme par magie. S’il n’avait pas vu la petite annonce dans le journal local, il serait passé à côté de cette occasion en or. Il serra son fils contre lui, geste qu’il ne faisait pas souvent, et réalisa que son petit garçon était devenu un homme. La vie s’ouvrait à lui comme une fleur s’ouvre aux premiers rayons d’un soleil matinal encore timide.

***

La petite Juliette; blonde, douce, joyeuse. Un ange. Elle aimait les animaux. Elle voulait être vétérinaire. C’est ce qu’on a dit dans les médias. Moi, je n’en ai aucune idée. Je sais juste qu’on m’a accusé de l’avoir violé et sodomisé au point de laisser son pauvre petit corps de poupée dans un état proche de celui d’une tomate qu’on écrase à coup de pied. Morte au bout de son sang. « Oui, Monsieur l’agent. Le voisin, il promenait son chien dans le bois ce jour-là, à cette même heure! »… la salope de Sans-Génie. Beau cul sans tête. Aucun alibi. J’étais seul à la maison avec le fameux chien qui n’était pas en mesure de parler en ma faveur. De la terre sous mes souliers, des traces de sang sur une manche de chemise, une griffure sur ma main droite. J’étais devenu un monstre, un tueur d’enfants. Le roi ADN n’était pas encore né, la terre était du même sous-bois (où j’allais effectivement promener mon chien de temps à autre), le sang était le mien; une coupure bête avec une branche d’arbre. Griffure de la nature… pas celle d’un ange.

Le feu commençait à mourir… comme moi-même. Ma vie de servitude à servir de baise dépannage à de gros durs, qui tueraient pourtant le premier fif les regardant de travers, m’ayant laissé avec un bien beau souvenir, de ceux qui laissent votre système immunitaire à plat, comme une vieille batterie déchargée. Je me suis donc levé, lentement, comme un homme de deux fois mon âge, et saisit ma hache. Il fallait aller chercher du bois pour transformer les braises en belles grandes flammes orange, chaudes et puissantes. Si ça avait pu être aussi facile pour mon âme éteinte. L’alcool que j’ingurgitais n’était pas assez puissant pour rallumer le feu… il était juste bon à engourdir la machine.

***

Ça faisait maintenant près de quatre mois que Patrick et Stéphane se promenaient à travers le Canada. On ne voit jamais notre pays, on visite celui des autres. On oubli notre chez-nous : les plaines à perte de vue, les montagnes, les forêts, l’air pur. La liberté. Demain, ils allaient faire le tour du Lac Louise, la raison d’être première de ce grand projet. Les deux jeunes hommes trouvèrent un terrain de camping à près de quatre kilomètres de ce miroir des montagnes. En ce mois d’octobre, l’endroit était presque désert, il n’y aurait qu’eux et leur jeunesse, leurs aspirations, leurs bonheurs illuminant le « saladier », petit nom doux et affectueux donné à leur inusité véhicule. Ils sortirent et s’avancèrent un peu plus loin afin d’apercevoir le magnifique coucher de soleil entre les pics enneigés des Rocheuses. Comme eux, le soleil s’apprêtait à s’endormir pour mieux renaitre au matin. Promesse d’espoir.

***

À travers les troncs, je l’aperçus; vision d’horreur. Le fourgon. Ils avaient décidé de me remettre derrière les barreaux. J’en étais convaincu. Je vis les deux agents carcéraux s’avancer dans les bois. Sournois. Menaçants. Je ne pouvais pas y retourner. Jamais. Les halètements dans mon dos, le foutre dans mon cul et dans ma bouche. C’était trop. Je devais me protéger et faire tout ce qui était en mon pouvoir pour survivre. C’était le bon mot. Survivre à l’opposé de vivre; ça, c’était de l’histoire ancienne. Un verdict de culpabilité avait détruit ce concept de ma piètre existence. J’avançai derrière eux, ma hache sécurisée entre mes deux mains, moites et tremblantes. Ne plus penser. Agir. Ils ne se rendirent compte de rien… ou presque. Je l’espère. Je continuai à frapper comme s’ils n’étaient que de vulgaires troncs d’arbres que je devais réduire en petit bois pour mon feu mourant. La colère de toutes ces années d’abus, de cette injustice, crachée à l’aide d’une lame bien affutée. Je regardai soudainement mes deux ennemis et remarquai leurs parkas, leurs jeans. Leurs visages… il m’aurait été difficile d’en déduire quoi que ce soit, il n’en restait rien. Je me retournai vers le fourgon : il en avait la forme, mais pas de « police » écrit comme une accusation, une menace, pas de gyrophares sur le toit. À l’intérieur : deux lits de camp, un petit comptoir, un frigo, un réchaud. Après un quart de siècle à clamer mon innocence, j’ai finalement tué. Je suis devenu un monstre. C’est de votre faute.

***

Normand voulait mourir, là, sur place. La SQ devant sa porte. L’annonce qu’il avait envoyé son enfant à la mort. Un cadeau empoisonné. Le tueur s’était pendu. Mince consolation. Il avait laissé une lettre… Normand n’écoutait plus. Aucune excuse ne pourrait soulager la douleur qu’il avait au corps. Il rentra comme un automate à l’intérieur et alla vers son armoire de chasse. Il saisit son fusil. Un coup. Libération. Une conne en mal de sensation avait détruit quatre vies. Et l’assassin de la petite Juliette dans tout ça? Aucune importance; il n’y a plus de justice de toute façon. Le monde est devenu fou.

FIN

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Critique littéraire – Prix du récit Radio-Canada 2016

Critique - Lauréats prix de la nouvelle

Source: ici.radio-canada.ca

Je sais, le prix du récit Radio-Canada a été décerné à la mi-septembre 2016. Toutefois, je préfère toujours prendre quelques semaines voire mois avant de me prononcer sur les textes gagnants. Ma première lecture n’est pas toujours la bonne : je préfère relire le tout quelque temps plus tard, pour voir si mon état d’esprit et mon opinion ont changé.

Je vous invite à cliquer sur le titre de chaque histoire pour aller lire le texte complet.

Le réfrigérateur (Cynthia Massé – Gagnante)

Bon… je ne vous parlerai pas de ma première lecture puisqu’elle m’a presque fait promettre de ne plus tenter de participer à ce concours (en fait, j’ai vraiment hésité à envoyer mon dernier texte au concours de nouvelles de Radio-Canada — dont les gagnants seront dévoilés en 2017 —, de plus en sachant que Biz en était l’un des juges). Je n’ai pas presque battu en retraite parce que je crois que je n’arrive pas à la cheville des participants (il ne faut pas non plus se vautrer dans la fausse modestie), mais bien parce que c’est décourageant de voir ce genre de texte en haut du podium. Ce qui m’a le plus dérangée (à part le fait que le texte était décousu et sans fluidité) ce fut le fait que les textes soumis au Prix du récit doivent être des faits vécus, ce qui n’est pas totalement le cas ici. D’un point de vue pragmatique et cartésien, ça me surprendrait grandement que la colocataire dont il est question ici se soit véritablement cachée dans le frigo pendant des jours. À ma deuxième lecture, j’ai toutefois accepté la métaphore (bien qu’assez grossière) de bonne grâce en me disant que c’était tout de même politiquement correct (et que j’en vois un oser dire que je ne fais jamais de concessions, hein ?). L’auteure a exposé, quand même avec adresse, la compulsion maladive d’une personne souffrant de troubles alimentaires en rédigeant un paragraphe rapide et sans ponctuation (donc sans pause), ce qui était en soit une bonne idée. Toutefois, elle aurait pu le faire avec un exemple plus logique qui ne fait pas passer les filles souffrant de troubles de ce genre pour des cinglées mures pour la camisole de force et une belle petite chambre capitonnée. Remarquez que « l’équilibrée » de l’histoire n’est pas mieux en versant son contenant de lait sur ses fruits qu’elle a cachés dans le fond de la garde-robe. S’il y a une métaphore à cette action, elle m’élude complètement, et ce, après plusieurs lectures. Je comprends qu’elle voulait vider le frigo pour s’y cacher… mais pourquoi faire un tel dégât ? L’ajout de titres de paragraphe aide heureusement à nous retrouver dans ce texte qui passe du coq à l’âne. Certains passages, comme le paragraphe nommé « Biocommunicationologie », semblent être du pur remplissage. L’auteure aurait probablement pu en dire plus sur le sujet principal au lieu de divaguer complètement. Donc, selon moi, un texte qui ne méritait pas du tout d’être en finale et encore moins le grand gagnant.

Grand-père et capitaine (Yann Fortier)

Dans mon cœur, c’est le grand gagnant. Un texte bien écrit, qui se suit bien. Une plume qui nous fait entrer dans l’univers d’un grand-père (en l’occurrence, le sien), qu’il dépeint si bien qu’on le voit. On comprend et compatis de tout notre cœur à sa dure recherche de l’objet sacré, nécessaire au bonheur complet du vieil homme. On devient aussi obsessif que l’auteur dans sa quête. On pousse un cri de soulagement lors que le but, qui semblait si simple au départ, est finalement atteint. De plus, on en apprend un peu plus sur la marine canadienne et on se rappelle de « bons » souvenirs avec les plaisirs de la recherche AVANT l’époque de l’internet. On vit ce qu’il a vécu comme si nous y étions ; nous y participons presque. De l’émotion, du suspense, un brin d’humour pour pimenter le tout… quoi demander de plus ?

La fille qui veut marcher sur la lune (Philippe Garon)

Le premier mot qu’il me vient : pénible. On dirait que l’auteur a acheté un voyage de point (à la ligne) dans une vente chez Costco. Tu peux faire des phrases courtes pour montrer un empressement, une certaine finalité nue. Tu peux faire une phrase d’un mot (même si, théoriquement, ce n’est pas une phrase). Je vous en conjure. Ne. Pas. Le faire. Pour. Tout un texte. Vous voyez combien c’est agaçant ! Le type voulait faire une histoire de dix pages, mais bon, le concours ne permet qu’un maximum de 1800 mots. Aucun problème : on coupe dans le gras. Il aurait pu faire un texte aussi dynamique en harmonisant un peu plus les passages. Déjà que d’enlever son paragraphe sur « Chambre en ville » aurait donné de la place à quelques articles et verbes additionnels. Vous l’aurez deviné, un texte que je n’ai pas aimé et dont je considère la seule présence comme finaliste du concours comme une usurpation, puisqu’il a volé la place d’un autre texte qui était très certainement excellent.

La chasse à la biche (Bianca Joubert)

Un texte poignant et touchant qui ne nous laisse pas indifférents. Un récit qui nous trotte dans la tête de temps à autre par la suite, en pensant aux pauvres filles de là-bas. Un destin qui aurait pu être tragique pour trois jeunes femmes canadiennes. Et si, se dit-on parfois. C’est le cas ici. L’histoire se passe en 1993, mais ça n’a pas changé, j’en suis certaine. Si ce n’est pas Ciudad Juárez, c’est une autre ville, un autre pays. Les femmes : proies idéales depuis la nuit des temps. On nous promet l’égalité, mais notre sexe sera toujours notre faiblesse. Marchandises on était, marchandises nous resterons. Un texte qui, dans sa structure et son sujet, mérite pleinement sa place dans le palmarès. Lui aussi j’aurais aimé le voir en haut du podium.

Souvenir de Catatonie (Hugo Léger)

Un texte d’une beauté douloureuse. Ici, c’est le bon exemple des phrases très courtes utilisées de temps à autre pour exprimer une pensée avec précision, sans flafla. L’auteur nous fait voyager en Catatonie, le pays de la maladie mentale. Ses métaphores sont sublimes et percutantes. C’est troublant de trouver belle une histoire si tragique. Une maladie qui pourrait toucher n’importe quel d’entre nous, une histoire qui pourrait être la nôtre. La Catatonie ouvre ses frontières toutes grandes aux gens malades… mais elle ne délivre pas de visa de sortie aussi facilement ; comme dans une bureaucratie gouvernementale, on doit se battre pour l’obtenir. On ne peut pas mettre tous les textes sur la première marche du podium, mais ce texte-ci y mériterait toutefois une place tout en haut.

CONCLUSION

C’est connu, c’est pratiquement toujours le texte le plus étrange et le moins structuré qui gagne à ces concours Radio-Canadiens. Malheureusement et à mon avis, être original n’est pas toujours le signe d’une bonne écriture. J’ai souvent l’impression que les juges oublient que c’est ce dont il est question ici : d’écriture. Le cas de l’originalité primée est souvent synonyme de snobisme : « C’est bizarre, décousu, sans structure… ce type doit être un génie ! ». On a qu’à penser à Picasso, un des rares peintres devenus riches de son vivant (je mets au défi qui que ce soit de me dire que ce qu’il faisait était beau ! Original et différent, certes, mais joli ? Il ne faut quand même pas pousser le bouchon trop loin). Mais bon, on dit que l’art ne se discute pas.

Bonne lecture!

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : L’anniversaire

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Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Un beau gros quarante ans tout rond, tout dodu et en santé. Le fameux nombre maudit que toute femme redoute au plus haut point. Pas moi. Enfin, je ne le crois pas. Est-ce que ça me tombera dessus comme une tonne de brique dans quelques jours ? Peut-être, qui sait.

Il fait soleil et il fait chaud (c’est généralement pluvieux et frisquet en cette date mémorable) ; pourquoi broierais-je du noir, comme une veuve tissant son propre linceul ? Assise sur le divan au salon, je fais semblant de lire. Pourquoi cette supercherie, me demanderez-vous ? C’est que j’espionne mon tendre époux. Il gambade comme un petit garçon en installant les décorations pour mon anniversaire. Il veut que tout soit parfait pour cette journée importante pour moi, pour la visite qui prendra la peine de faire quelques heures de route pour venir fêter avec nous dans notre coin de paradis perdu. « Paradis » est peut-être un bien grand mot. Disons donc seulement « coin perdu » pour les besoins de la cause.

Habituellement, les couples qui sont ensemble depuis plusieurs années ne font pas de cas des anniversaires. On ne décore plus, pas même d’une petite banderole « bonne fête », et l’on ne se donne plus de cadeaux. On est toujours déçu de toute façon, l’autre ne nous connaissant pas assez. Plus assez. On se concentre sur les enfants et les petits-enfants, se disant que c’est eux notre vie maintenant. Pour mon mari et moi, c’est différent. On aime donner, mais on ne fait pas de fausse modestie : on est également heureux de recevoir. On a de la difficulté à se retenir pour s’offrir nos cadeaux le jour de la fête ; on en garde toujours un ou deux à ouvrir la veille de l’évènement. De vrais gamins !

C’est ça les gens sans enfants. On ne devient jamais adulte. Il nous manque une variable, celle pour laquelle nous sommes censés exister : la progéniture. Ce n’est pas ma perspective personnelle, vous savez. J’ai discuté avec d’autres couples sans fondement, sans but. Comme nous, ils ont des animaux au lieu d’enfants (on a tout de même un instinct à assouvir !). Nous avons le syndrome de l’imposteur. On s’en va vivre en appartement, puis on achète une maison. On a beau avoir un travail, une vie sociale, rien n’y fait. On joue un rôle : celui de l’adulte. On se sent comme lorsqu’on était petit et qu’on jouait au père et à la mère. Que ce soit à trente, quarante ou cinquante ans, notre évolution n’a pas suivi son cours normal, on se sent toujours imposteur. Emberlificoteur. Trompeur. Nous avons sauté une étape cruciale dans notre développement : celui de créer la vie et d’en prendre soin.

On sait très bien qu’on est adulte et qu’on vieillit (on n’est pas idiot tout de même !). Toutefois, c’est facile de l’oublier. On constate le triste résultat des années sur notre gâteau d’anniversaire et sur les cartes. Cet inconfort ne dure qu’une journée ou deux puis on oublie, on met tout ça de côté. Avec un peu de chance, on a assez bien entretenu la peau de notre visage afin que les traces du temps ne soient pas trop apparentes. C’est ce qu’on espère en tout cas. On ne regarde pas trop de photographies du passé dit « récent », celui qui ne date pas de notre enfance ou adolescence. On tourne ainsi un œil aveugle vers cette preuve indéniable qu’on ne vit pas dans une réalité alternative où notre existence se serait arrêtée lorsque nous avons pris la décision de ne pas devenir adultes, de ne pas faire notre devoir d’humain.

Vous trouvez que j’y vais fort ? Pas vraiment. On nous a déjà déclaré que notre vie en tant que couple n’avait pas de but, pas d’objectif. Que nous ne servions à rien, quoi. On dit souvent que la vérité sort de la bouche des enfants ; c’était le cas cette fois-là également. Ce n’était pas méchant, seulement une constatation platement exprimée. Les ridules ne sont donc pas trop au rendez-vous, les fils gris s’étant emparés de notre chevelure sont simples à cacher : un petit dix dollars à la pharmacie et on oublie ce désagrément toutes les quatre ou cinq semaines. Camouflage. Comme par magie, on redevient jeune. De toute façon, ne dit-on pas ces jours-ci que le gris est le nouveau blond ? Pour les jeunes peut-être ; sur nous, ça fait juste « vieux ». On s’examine, on se laisse pousser la frange pour cacher cette vilaine ride transversale et hop, on est presque neuf ! On se maquille plus soigneusement les yeux afin d’attirer le regard des autres sur les portes de notre âme au lieu du cadrage défraichi. Comme le disait si bien Dalida : « J’ai mis de l’ordre à mes cheveux, un peu plus de noir sur mes yeux ». Avec ça, on oublie facilement qu’on a le double de l’âge que notre cœur ressent.

Ce n’est pas que les femmes avec enfants soient moins jolies que les autres. Au contraire. Elles suivent les vagues du temps, et subissent parfois les affres des vents violents du large. Elles vieillissent avec leurs enfants, elles suivent le mouvement du monde. Pour chaque nouvelle année ou nouveau centimètre que gagne la prunelle de leurs yeux, leur raison d’exister, une petite ride de joie ou d’inquiétude décore leurs visages, comme une médaille. Chaque souci, chaque tracas que leur précieuse progéniture leur fait vivre est comme un petit morceau de cœur qui s’envole au loin, au gré du vent. Chacune des peines que le fruit de leurs entrailles subit leur enlève une parcelle de vie. Elles sont comme le cuir de qualité d’un manteau bien taillé : la couleur ternie, la surface se craque, mais la douceur est toujours au rendez-vous, la beauté de la peau qui a rempli sa fonction avec brio : protéger.

J’observe d’un œil mon mari passer à côté de moi, un sourire espiègle sur le visage, et je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Ah oui, c’est vrai : aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Il s’éloigne et mon regard s’envole vers l’extérieur, vers le soleil du printemps qui verdit la pelouse jaunie par un hiver rigoureux. Mon sourire s’efface lentement. Je revois ma mère assise dans son fauteuil, un verre de vin rouge à la main et une cigarette entre les doigts. Elle vient de passer le cap de la quarantaine et elle chante avec Ginette, les yeux brillants et un trémolo dans la voix : « … et si mon miroir se ride, s’il se fend d’un lent suicide, c’est pour dire, pour crier en mille éclats de voix, que j’ai encore la moitié de ma vie devant moi… ». Elle ne le savait pas, mais il lui restait à peine vingt ans. Deux décennies à souffrir pour les autres… à cause des autres. Vingt années à mourir à petit feu à essayer d’absorber les peines et les déceptions de ses enfants, de sa famille.

Lorsque je pense aux dernières années, je dois avouer qu’elles sont passées comme l’éclair. Je sais, c’est cliché… qu’importe. Je m’imagine l’existence d’une mère qui, en plus de sa propre réalité et des saloperies que la vie ne manquera pas lui jeter à la figure pour lui signifier que les années s’accumulent, doit en plus avoir comme témoin silencieux des êtres provenant de son corps, de sa chair. Ils grandissent, vieillissent, ont eux-mêmes des enfants. Cette femme accomplie n’est pas pour autant malheureuse ou jalouse de celle qui n’a pas exécuté sa fonction humaine, de celle qui ne se sent pas adulte. Pas plus que cette éternelle jeune femme dans l’âme n’envie l’accomplissement de l’autre. La plupart du temps en tout cas. Quand on ne lui rappelle pas que son existence est futile.

Combien d’années me reste-t-il ? J’ai un sentiment d’éternité qui vit en moi ; il provient très certainement de cette impression de jeunesse perpétuelle de l’humain qui n’est jamais devenu vraiment adulte. Nous sommes des Peter Pan. Non, c’est faux, Pan avait également la jeunesse du cœur. Nous sommes plutôt des Dorian Gray : nous avons signé un pacte avec les ténèbres afin de survivre à l’attaque du temps. Nous agissons comme si nous étions immortels, mais, au fond de nous, la vérité nous hante. Un jour, nous ne pourrons plus nous observer dans la glace sans fendiller notre miroir. Je crains le moment de lucidité où je me regarderai pour enfin apercevoir celle que je suis devenue. J’ai parfois peur de me réveiller de ma torpeur et de réaliser que les rides se sont installées, que le cœur s’est fatigué, et ce, sans l’aide d’un enfant pour m’user. Je crois que c’est encore pire de constater tout ce ravage à un point éloigné dans le temps au lieu de l’avoir subi petit à petit, sans m’en rendre compte, en vieillissant avec mes enfants.

— Ils sont arrivés !

Je regarde ma douce moitié s’élancer vers la porte et je ferme mon livre, que je ne lisais pas de toute façon ; je préférais me morfonde un jour de fête. Je remets un sourire sur mes lèvres et me lève pour accueillir mes invités. Dans deux jours tout au plus, j’oublierai ces sombres pensées. Je redeviendrai Dorian Gray… jusqu’au moment où la vie poignardera pour moi la toile de mon tableau maudit.

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Le livre qui s’écoute

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Lorsqu’on pense « livre audio », notre esprit bifurque immédiatement vers les personnes possédant une défaillance visuelle partielle ou totale. La réalité est tout autre… et bien plus excitante !

Comme on le dirait au Québec, je mets la charrue avant les bœufs : vous vous demandez certainement quelle est la raison de mon intérêt soudain pour le livre audio. Sachez que j’y pense depuis quelque temps, plus précisément depuis une discussion sur l’avenir du livre que j’ai eu avec Pierre Corbeil au Salon Boréal. Comme si le destin pouvait lire dans mes pensées, Audible m’a contacté il y a quelques semaines avec une offre des plus intéressante : un contrat de dix ans pour la production en studio (avec narrateurs professionnels) et la distribution de mes cinq livres ; je n’aurai rien à débourser du tout (au contraire même !). Vous retrouverez donc mes livres en version audio d’ici les douze prochains mois (une grande main d’applaudissements !).

Revenons donc à nos moutons et au tout nouveau monde s’offrant à nous, gens d’une aire moderne qui roule à cent kilomètres-heure :

Selon la revue Forbes, l’avenir des gens pressés et des adeptes du multitâche passe par le livre audio. Ce que j’entends très souvent comme excuse pour ne pas lire est « je n’ai pas le temps », « j’ai mal aux yeux » ou « je m’endors lorsque je lis ». Pour plusieurs, c’est la raison principale pour laquelle ils préfèrent écouter de la musique pour relaxer. Ils peuvent se fermer les yeux, et voilà ! Ou bien, ils peuvent effectuer leurs tâches quotidiennes simultanément. On peut donc dire que les gens considèrent souvent la lecture comme un luxe qu’ils ne peuvent pas se permettre, par manque de temps ou par fatigue. C’est donc là que le livre audio fait sont entrées fracassantes dans une nouvelle routine de vie : voyager de la maison au boulot, travailler sur la route, faire du jardinage, la cuisine, le repassage, passer la tondeuse, courir sur le tapis roulant ou pédaler sur le vélo stationnaire (et bien plus !) tout en écoutant son livre. Un article que j’ai lu (et dont j’ai malheureusement égaré le lien) spécifie d’ailleurs que le livre audio s’apprécie encore plus lorsque, justement, on effectue une tâche plutôt inintéressante, comme plier du linge ou couper des légumes.

Un des plus gros joueurs du marché est bien sûr Audible, une filiale d’Amazon et le distributeur exclusif de livres électroniques sur Amazon et iTunes. Si vous avez un compte Amazon où vous effectuez vos achats, vous n’avez même pas besoin de créer un nouveau compte.

Sur les plateformes Française et Américaine d’Audible, l’offre actuelle est un essai gratuit d’un mois (ce qui donne droit à un livre audio totalement gratuit). Ensuite, sans obligation, vous pouvez décider de vous abonner afin d’avoir droit à un livre gratuit par mois, pour un montant mensuel fixe. De plus, cette offre vient avec un rabais additionnel de 30 % si vous décidez d’acheter d’autres bouquins durant le mois en cours. Compte tenu du taux de change actuel, la plateforme européenne reste plus avantageuse pour les audiolecteurs Canadiens (environ 15 $ CA sur la plateforme européenne au lieu de 20 $ CA sur le site de nos voisins du Sud). Notez que c’est une question de choix, la même sélection étant offerte aux deux endroits. Je vous invite d’ailleurs à aller écouter un extrait (de cinq à dix minutes) ; vous allez apprécier l’expérience !

« Et le livre québécois dans tout ça », me direz-vous. Bon, comme d’habitude, le Québec est un peu en arrière côté technologie. Ma recherche (non exhaustive, je l’avoue) ne m’a pas permis de trouver de livre natif d’un auteur du Québec. On ne sait jamais : je serai peut-être l’une des premières !

Même si je ne suis pas une des auteures indépendantes les plus populaires de la francophonie mondiale (je l’avoue sans dénigrement), je me considère tout de même comme une pionnière dans ce que j’estime être l’avenir de la littérature : des ouvrages de qualité publiés par les auteurs eux-mêmes (et qui leur ressemble), des livres en version électronique qui se lisent sur tout type d’appareil, allant de l’ordinateur traditionnel à la tablette en passant par la liseuse électronique et le cellulaire et, finalement, de la littérature qui s’écoute en tout temps à notre plus grand plaisir.

Nous vivons à une époque extraordinaire où tout est à la portée de notre main et dont la technologie s’adapte à notre train de vie personnel.

Je vais peut-être changer mon slogan pour « Authenticité. Indépendance. Avant-gardisme. » Qu’en dites-vous ?

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.