Les lectures autorisées du clergé populaire

Censorship round

Je sors aujourd’hui de mon silence des derniers mois à la suite de la lecture d’un texte de Richard Martineau intitulé « Scoop : la fiction N’EST PAS la réalité », où il nous apprend que l’auteur Yvan Godbout (et son éditeur) fera prochainement face à la justice pour pornographie juvénile parce qu’il a décrit le viol d’une fillette dans l’un de ses romans. Vous trouverez également d’autres articles sur le sujet sur le web, dont « Pornographie juvénile : auteur et éditeur seront accusés » datant du mois de mars. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Yvan Godbout est l’un des auteurs qui reprennent à la sauce horreur des contes pour enfants dans la série de livres « Les contes interdits ».

Étrangement, cette accusation des plus loufoques n’a pas été mise en première page dans les médias, ou trop peu. Nous avons tous entendu parler du drame énorme de la pauvre Safia qui s’habille en chienne à Jacques à un gala, les artistes ayant montés aux barricades comme si rien de plus important au monde n’existait (et je passe tous les articles insignifiants sur Occupation Double), mais j’ai à peine entendu parler du fait qu’un auteur de fiction (et d’horreur de surcroit) ne devrait écrire que sur les petites fleurs dansant au vent et les oiseaux chantonnant dans le ciel. Sans vouloir dénigrer qui que ce soit — puisque l’appréciation de l’art est une question de choix personnel — je vous apprends en grande primeur que ce n’est pas tout le monde qui veut lire du Marie Laberge.

Nous sommes donc revenus à l’époque où le clergé autorisait les lectures de ses ouailles, mais au lieu que ce clergé soit religieux, il est maintenant populaire.

Je crois que je devrais me mettre à la recherche d’un avocat-criminaliste, juste au cas où. Un des sujets principaux d’un de mes livres (Point de rupture) concerne l’abus sexuel d’une adolescente par son beau-père, décrit en détails. Une de mes nouvelles (Viande hachée) parle de la torture de deux personnes âgées avant que la grand-mère soit tuée, découpée en morceaux et réduite en viande hachée avant d’être servie comme plat de résistance à son pauvre mari, nourrit de force par son petit-fils (qui fini par le laisser de faire dévorer par les cochons de la ferme). Dans « Succès assuré », une pièce maitresse de mon recueil Divagations, une femme décrit comment elle ouvrira le ventre de sa collègue enceinte pour en sortir le fœtus et l’étranglée avec le cordon ombilical… pour ensuite assassinée tous ses collègues avec du cyanure. Et j’en passe d’autres, beaucoup d’autres.

Qu’attendent tous les auteurs du Québec (et leurs éditeurs) pour se mobiliser sur la place publique à grands cris, pour dénoncer le fait que nous devons maintenant respecter le code moral du clergé populaire, des petites madames qui s’excitent le poil des jambes en lisant « cinquante nuances de Grey » en cachette et qui ne comprennent pas que les livres de suspense et d’horreur ne sont pas dans la même catégorie que « La grosse femme d’à côté est enceinte » de Michel Tremblay ? Ce jugement fera jurisprudence et il est important pour la liberté d’expression, la liberté de l’art (sous toutes ses formes), qu’il soit rendu dans le bon sens et, malheureusement, seule une prise de position forte dans les médias pourra nous assurer que nous ne retournerons pas en arrière, à une époque où plusieurs œuvres étaient mises à l’index puisqu’elles ne respectaient pas les critères du clergé.

Nous vivons dans une société où les vrais criminels restent en liberté ou reçoivent des sentences bonbon, mais où les auteurs de fiction se retrouvent devant le tribunal pour avoir utilisé leur art. Comme le dit si bien Richard Martineau :

[nos petits lapins] veulent des œuvres d’art « positives » qui « élèvent » l’âme humaine. Comme les curés dans les années 1950 !

Je suis découragée — eh oui, dégoutée — de notre société de misère qui tape sur la tête des mauvaises personnes afin d’éviter de froisser ceux qui le méritent vraiment.

Nouvelle – Une femme, une baignoire

Nouvelle - Une femme, une baignoire

— AAAAHHH !!!

Excusez-moi pour ce cri strident, mais comprenez-moi : la première chose que je vois en ouvrant les yeux est une femme couchée dans une baignoire ensanglantée. Il y a de quoi surprendre. Qu’est-ce que je fais là ? Je n’en ai aucune idée. À dire vrai, j’ignore qui je suis. Je sais seulement que je me trouve en présence d’une personne visiblement morte, et que je suis de sexe féminin (ça se ressent ces choses-là quand même !). Je regarde autour de moi, fébrile, mais étrangement sans prise sur la réalité, comme si elle m’échappait. J’entrouvre la porte de la salle de bain, et je jette un coup d’œil dans l’autre pièce. Un cri de douleur s’arrache à ma gorge en feu, et je me dépêche de mettre une main devant mes yeux : une lumière blanche aveuglante me brule littéralement la rétine et je sens mon mal de tête lancinant devenir vraiment grognon. Un lendemain de veille ? Possible. Très probable, même. Cela expliquerait cette situation plutôt inusitée. Je me retourne à nouveau vers ma compagne laiteuse et silencieuse pour me retrouver nez à nez avec une fillette assise sur le bord du bain, l’air ennuyé au point de s’ouvrir les veines, sans vouloir manquer de respect à la morte qui semble avoir fait la même chose. Je dis une fillette, mais c’est plus une étrange adolescente : deux lulus aux cheveux noirs méchés de mauve, du bleu nuit sur les lèvres, des paillettes violettes sur les paupières, une jupe de collégienne avec un haut blanc semi-transparent bordé d’un collet froufroutant, et chaussée de bottes à l’allure militaire. À bien y penser, elle ressemble à un personnage d’une bande dessinée asiatique.

— D’accord la freak, t’as fini de me dévisager comme si j’étais une curieuse bestiole ?

Je reste interdite : comment s’est-elle retrouvée là puisque je me tiens dans l’ouverture de la seule porte de la pièce ? La fenêtre ? Impossible, je l’aurais entendue pousser le store horizontal en métal. Je me mets les mains sur les hanches, en signe d’autorité (très mal assumée, croyez-moi !), et rétorque :

— Et toi ? Tu es qui et, surtout, comment diable es-tu entrée ?

— Gabrielle. Et puis, eh, prudence. On n’invoque pas Son nom en vain.

— Qui ça ?

— Lucifer, tu viens de le nommer.

Je baisse la tête pour échapper à son bizarroïde regard, à la fois perçant et blasé. Et c’est là que je le remarque.

— Bordel ! Je suis complètement nue !

Gabrielle lève les yeux au ciel en soupirant.

— Ben oui, Sherlock. Écoute, ce n’est pas que je m’ennuie… non, à dire vrai, je m’emmerde ferme, mais bon, j’ai d’autres transports à organiser pour finir ma journée, alors ce serait bien qu’on s’y attèle.

— À quoi ?

— Ben, à ton transport. Tu m’écoutes ou pas ?

Je suis de plus en plus confuse. Mon transport vers où ? La prison ? Cette femme dans le bain est visiblement morte et je suis nue. Donc je suis une lesbienne qui a tué son amante. Meurtre passionnel, MOI, qui l’eut cru ?

— T’as pas l’air d’une policière pourtant…

— Une policière… j’y crois pas. Il n’y en aura pas de facile pour les braves… La lumière. VA DANS LA PUTAIN DE LUMIÈRE !

Non, mais, c’est qu’elle s’énerve la bibitte ! Je me retourne craintivement vers le rayon lumineux, et une nouvelle zébrure de douleur me fend le crâne en deux. Je ferme un œil et je laisse l’autre à peine entrouvert, comme si ça changerait quelque chose.

— C’est quoi ? Un module de téléportation ? On est dans le futur ? Dans quel siècle ?

Gabrielle se tape le front avec la paume de la main.

— Non, mais, ce n’est pas possible ! Tu n’es pas dans un film de science-fiction à la fin.

— Mais cesse d’être cryptique BORDEL, j’ai un mal de crâne qui m’empêche de penser !

— Ce n’est pas hurler qui va t’aider. Il fallait arrêter de boire quand c’était encore le temps. Maintenant, tu seras nue et migraineuse pour l’éternité, c’est pas brillant.

Je prends une grande respiration. C’est comme un discours entre deux travailleurs de la tour de Babel ; quelque part, le message ne passe pas. L’étrange jeune fille se lève subitement, l’air résigné.

— OK, on va y aller à pas de bébé. Regarde-toi dans le miroir, et dis-moi ce que tu vois.

Par le fait de mon inaction, elle me prend doucement par les épaules et me retourne vers l’armoire de la pharmacie juchée au-dessus du lavabo.

— Heu… je ne vois rien.

— Ça devrait te parler, ça, non ?

J’ouvre soudainement de grands yeux avant de me plaquer une main sur la bouche pour ravaler un autre hurlement complètement inutile qui ne risque pas d’aider mon état actuel de toute façon.

— Mon Dieu ! Je suis un vampire, c’est ça ? Je viens de vider cette femme de son sang. Elle était droguée, ou bien un truc du genre, et je ne me souviens plus de rien. Tu es mon maitre créateur venu à ma rescousse, c’est ça ?

— Premièrement, il ne faut pas non plus invoquer Son nom en vain. Deuxièmement… peux-tu me dire ce que tu fais dans la vie pour avoir des idées aussi loufoques ?

— Je suis auteure.

— Tout s’explique…

Gabrielle se rassoit lourdement sur le bord de la baignoire, la tête entre les mains. Elle prend une grande respiration avant de relever un visage rouge ; la petite bête étrange est visiblement ennuyée.

— Je me demande bien ce que j’ai fait au bon D… à Lui, pour mériter le transport d’une telle illuminée ! D’accord… allons-y plus brutalement. Va vers la femme, et regarde-la attentivement.

Je tourne un œil inquiet en direction de la baignoire, une main sur la bouche. Je crois que je vais vomir. La gamine me pousse dans le dos sans ménagement ; elle commence à manquer de patience, mais je ne comprends rien à son histoire de fou. Je me penche avec hésitation vers le cadavre : des cheveux bruns attachés en chignon, des yeux fermés, une peau d’albâtre. C’est vrai qu’elle a un air qui m’est familier.

— Hum… si je suis sa maitresse, elle doit être mon amoureuse, non ?

— OK, là j’en ai marre. Tu t’es bourrée hier soir et tu as décidé d’aller prendre un bain… ensuite ?

— Est-ce que je peux m’habiller avant qu’on discute ? Je suis plutôt mal à l’aise, vois-tu.

— D’accord, maintenant que tu es vêtue, on peut continuer ?

Je penche alors la tête pour me regarder ; je porte une espèce de grande robe de soirée en satin rose bonbon, une boucle démesurée du même tissu nouée dans le dos.

— Mais, mais…

— Ne me demande surtout pas pourquoi tu as décidé de devenir le sosie de Diane Dufresne, je l’ignore. Estime-toi heureuse : tu ne vois pas le chapeau au moins. C’est violent pour la rétine.

— Je suis morte, c’est ça ?

Gabrielle lève alors les bras en l’air en guise de victoire, et effectue quelques petits pas de danse.

— Alléluia ! Maintenant, ferme les yeux et marche droit vers cette fichue lumière que je passe à un autre appel.

— Tu vas même pas me dire pourquoi je me suis suicidée? Tu es pire qu’une fonctionnaire du gouvernement. Un minimum de respect serait la moindre des choses.

— Tu t’es soulée, puis tu as décidé de prendre un bain pour finir ça en beauté. Tu es entrée trop vite dans la baignoire, tu as glissé, tu t’es ouvert la caboche sur le robinet et tu es morte au bout de ton sang. Tu y vas maintenant dans cette satanée lumière, ou quoi ?

— Mais, mais… c’est comment là-bas ? Est-ce que je vais passer par un genre de tribunal qui jugera si je vais en enfer ou au paradis ?

Gabrielle se laisse soudainement tomber la tête entre les mains. Lorsque, finalement, elle la relève, elle arbore un regard de résignation.

— Pour faire court, tu seras recyclée.

— Comme une bouteille de plastique ?

— C’est en plein ça. Tu seras en attente quelques secondes, comme lorsque tu patientes pour un agent du service à la clientèle chez le câblodistributeur, la musique poche en moins. Lorsque le prochain agent se libère, tu es alors transférée et, paf !, on recommence pour un nouveau tour.

— Et toi, tu n’as pas été recyclée ?

— Non, moi, je suis un ange déchu. Tu te rappelles mon avertissement concernant la non-invocation de certains noms ? Eh bien, j’ai pas écouté et me voilà à escorter des auteurs et des ivrognes vers une vie… disons meilleure. C’est comme un tirage au sort au bingo. N’importe quelle forme vivante, pas juste humaine.

— Beurk ! Je pourrais me réincarner en coquerelle ou en limace ?

— Non, ça s’est réservé aux politiciens et à leurs chefs de cabinet. Je crois que les auteurs sont envoyés dans des huitres.

Je ne pouvais pas croire que je finirais en soupe, ou assaisonnée de citron, glissant dans la gorge de quelqu’un. C’était dégoutant et cruel !

— Mais non, je blague ! Pour les auteurs, hein, pas pour les politiciens.

Gabrielle me pousse à nouveau vers la lumière ; la boucle démesurée de ma robe de satin rose s’accroche au cadrage de la porte. Je me retourne une dernière fois vers le corps… mon corps. La morte ouvre soudainement les yeux et tourne la tête dans ma direction. Je suis figée comme une biche prise dans le rayon des phares d’une voiture. Elle ouvre la bouche de façon démesurée, et commence à vomir de grosses mouches noires. Je tente de me dégager sans succès. Les insectes s’agrippent à mes cheveux, à mon chapeau, leurs bourdonnements à la limite du supportable. L’ange déchu se met alors à rire tandis que des insectes s’infiltrent dans mes yeux et ma bouche, et…

Je me réveille en sursaut. Je suis couchée dans mon bain, maintenant froid. Sur le rebord, un verre vide et une bouteille de vin qui l’est tout autant. Ciel ! Ce n’était qu’un vilain cauchemar. Je me redresse d’un trait et regarde autour de moi : non, il n’y a pas d’étrange jeune fille à l’allure de Punky Brewster sur l’acide. Je n’ose pas me lever, de peur de finir le crâne ouvert dans la baignoire. Je rampe donc littéralement hors du bain et j’atterris sur le tapis rose.

Tout en m’essuyant, je jure de ne plus boire une goutte pour le reste de ma misérable existence. J’enfile ma robe de chambre et avale deux comprimés. Soyons réalistes : je ne boirai plus de vin pour quelques mois… ou semaines… une semaine peut-être. Je m’apprête à sortir de la salle de bain lorsqu’une lumière blanche m’aveugle.

— NOOOON !

Je ris de moi-même, une main sur le cœur : ce n’est que les phares d’une voiture se reflétant sur une fenêtre. Le temps d’ouvrir le réfrigérateur pour me servir une eau pétillante, il ne reste plus rien, ou presque, de ce mauvais rêve et de ces promesses de sobriété. Demain est un autre jour ; ivrogne un jour, ivrogne toujours !

FIN

J’ai mal à mon pays

Censorship round

Pays de la liberté et des grands espaces. Comme toute nation, pays bâti sur les guerres et les conflits. Petit enfant repentant, il veut faire amende honorable. Il ouvre les bras, il accueille, il cajole. Il veut faire oublier qu’il n’est pas mieux que le voisin, qu’il n’est pas plus pur. Voulant trop bien faire, le pays oublie ses citoyens. Il oublie les principes pourtant si cher à son cœur et fait la promotion de l’autre au détriment de lui-même. La nation n’a pas compris la différence entre l’ouverture et l’acceptation envers autrui et la promotion d’un mode de vie qui va la plupart du temps à l’encontre de ses valeurs, celles qui ont pourtant fait sa réputation. La liberté d’expression n’existe plus pour ces citoyens qui chérissent leur liberté, leur droit de parole, leur droit à leurs idées, parfois exprimées maladroitement — par passion, par colère, par peur. Ils se sont pourtant battus, jadis, contre l’Église voulant les maintenir dans le noir, les forçant à obéir à des idéologies complètement dépassées. Ces gens qui ne veulent pas troquer un veau d’or pour un autre sont automatiquement étiquetés racistes, islamophobes, petit peuple sans scolarisation. La promotion d’un multiculturalisme ciblé n’a pour but que la valorisation de tout ce qui n’est pas Canadien. Le citoyen doit se cacher, doit se taire et demander pardon bien bas de ne pas promouvoir l’une des plus grandes causes de discorde et de guerre à travers la planète. La liberté de conscience a été bannie, rejetée par ses élus.

L’enfant repentant, voulant faire au mieux, a troqué peu à peu sa ceinture fléchée pour un voile, la liberté de son peuple pour les revendications d’un autre. « Peur inconsidérée », certains avaient clamé. Changement subtil, mais non moins présent. Je viens d’un peuple ouvert de nature, qui est devenu sélectif par nécessité, par peur (justifiée) de perdre ce dont il a travaillé si fort à obtenir : la liberté de penser et d’agir, l’égalité entre les genres, la neutralité face à des croyances qui n’ont plus leur place. Avec un peu de chance, moi qui ai quelques décennies au compteur, je ne verrai pas l’enfant des grands espaces devenir celui d’une grotte sans espoir.

J’ai tenté — parfois à mon corps défendant — d’éviter l’anxiété découlant des conflits d’opinion, de déplaire ou de blesser des gens par inadvertance en publiant mes opinions et mes idéologies sur ce blogue, censé être dédié uniquement à l’écriture. Je me censure, je me prive de ma liberté d’expression pour ne pas déplaire. Ce sont pourtant ces mêmes points de vue et prises de position qui me définissent en tant que personne et auteure. C’est grâce à ces valeurs que j’ai la liberté d’écrire tout ce qui me passe par la tête, de publier mes textes et de vivre ma vie sans avoir à craindre que mes pensées se soldent par des représailles. Tellement de gens — de femmes ! — à travers le monde n’ont pas cette chance de liberté de conscience et d’expression. La femme — et l’auteure — que je suis tremble d’angoisse face à l’avenir incertain qui se dévoile lentement devant ses yeux tristes. Serai-je également persécutée un jour parce que je suis une athée issue de colons francophones ? Que mes racines sont trop profondes pour être honnête ?

Cet avenir, aussi incertain soit-il, est le seul qui pourra le dire.

Critique littéraire : Josh

Critique littéraire - JOSH

Synopsis (provenant d’Amazon)

Derrière toute grande histoire se cache une grande blessure.

Pourquoi cette petite ville du Middle West est-elle soudain frappée d’épouvante en cet été 1953 ? Qui diable a intérêt à semer la panique et la mort parmi cette population sans histoires ? Et enfin, pourquoi le jeune Josh et son frère Simon sont-ils observés par les uns et méprisés par les autres, comme si un mauvais sang coulait dans leurs veines ?

Critique de l’œuvre

Il serait difficile pour moi de dire que je n’ai pas aimé ce livre, puisque je suis restée allongée confortablement sur le divan toute la journée dimanche dernier, et que je me suis tapé tout le bouquin en moins de cinq heures intenses et de purs plaisirs. Ce livre, dont l’histoire coule comme de l’eau, venait d’ailleurs à ma rescousse après un bouquin ennuyeux que je n’ai pu me résoudre à continuer malgré ma respectable avancée dans l’histoire.

L’écriture d’Alexis Arend (dont j’avais également fait une précédente critique, Salamanca) a de particulier le fait qu’il écrit dans un français international, qu’il ne s’amuse pas à mettre de grands mots sans intérêts seulement pour démontrer sa grande connaissance de la langue et qu’on a l’impression de lire un Stephen King sans avoir trois tonnes de détails inutiles. Alexis sait décrire les émotions de ses personnages de façon précise et concise, avec une adresse qui fait en sorte que ces mêmes sentiments sont les nôtres. Un mélange de drame psychologique, de suspense, une légère (à peine) pointe de fantastique et hop ! on est parti pour des heures accrochées à notre liseuse, ne s’accordant une pause bio que par nécessité. Cette histoire, racontée avec soin, me donnait l’impression d’un mixte entre The Green Mile et Sometimes They Come Back, deux films tirés de nouvelles de Stephen King d’ailleurs.

Je vous suggère donc de lire JOSH dans les plus brefs délais afin de découvrir tout le talent de cet auteur, dont vous pouvez en apprendre plus sur son blogue : https://alexisarend.com/a-propos/.

Quelques points de ventes

* Terme francophone pour e-book et e-reader selon l’Office de la langue française du Québec.

** La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Critique littéraire : Givrées

Critique littéraire - Givrées

Synopsis (provenant d’Amazon)

Il vous trompe, vous en avez la certitude… Et vous ne comptez pas en rester là ?

Il vous ment, vous en avez la preuve… Et vous avez la ferme intention de le lui faire payer ?

Il vous humilie, vous en avez assez… Et vous cherchez de l’aide pour concocter votre vengeance ?

Il vous tarde de le voir ramper, vous supplier… Et vous êtes prête à en payer le prix ?

Contactez-nous à l’adresse suivante: « helpme@GIVREES.com »

 Critique de l’œuvre

Une histoire tordue qu’il faut lire d’un seul trait lors d’une journée de neige ou de pluie. De toute façon, vous serez incapable de vous arrêter. Une héroïne (peut-on vraiment l’appeler comme ça ?) qui est imparfaite — très imparfaite — mais qu’on ne peut s’empêcher de prendre en pitié, de comprendre et d’aimer. Une histoire qui a pris une direction complètement différente de ce à quoi je m’attendais, à mon plus grand bonheur. Lorsqu’il ne reste qu’à peine huit personnes entre vous et la fortune (et la liberté), il ne suffit que d’un peu de planification, non ?

La page couverture est aussi succulente que l’histoire, écrite de mains de maitre à la « pince-sans-rire ». Des commentaires savoureux comme : « Je ne dirais pas que je le hais. Seulement, s’il était en feu et que j’avais une bassine d’eau, je la boirais à la paille à m’en faire péter le bide plutôt que de gaspiller une seule goutte à essayer d’éteindre le brasier ». L’auteur met également des phrases avec des mots biffés (pour faire plus politiquement correcte, comme on s’auto censure de temps à autre) ce que j’ai adoré ! Un livre divertissant (présenté sous la forme d’une recette de cuisine… c’est juste pour dire !) qui vous fera assurément passer du bon temps.

C’était la première fois que je lisais du Gina Dimitri — qui m’a d’ailleurs fait découvrir dans ce livre ce qu’était une « licornasse »… 50 % licorne, 50 % connasse — mais ça ne sera certainement pas la dernière !

Quelques points de vente

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* Terme francophone pour e-book et e-reader selon l’Office de la langue française du Québec.

** La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle – Elle… un soir de décembre

Nouvelle - Elle... un soir de décembre

Elle caresse de la main le vieux gilet de laine qu’elle a enfilé machinalement. Celui de son mari. Il l’avait encore revêtu hier soir et son odeur flotte toujours, entremêlée amoureusement aux fibres ; une odeur musquée d’Old Spice. Il le porte toujours comme un talisman contre les mauvaises journées, contre la froideur humide de l’hiver. Il le portait. Couleur pers, comme ses yeux. Ce soir, elle a malheureusement le droit d’en réclamer l’utilisation, pour apaiser sa propre peine. Comme si c’était possible. Un droit d’usage aujourd’hui, demain et tous les jours horribles qui suivront. Une forme informe. Le chandail flotte sur son corps frêle, comme un étendard s’enroulant autour de sa hampe par grands vents. Ou plutôt, comme un linceul. Elle lève sa main droite pour essuyer une larme, mais elle arrête son geste à quelques centimètres de sa joue. Pourquoi tenter de cacher sa peine ? Est-ce si grave que le vide soit témoin de sa douleur ? Son regard s’arrête sur le petit accroc bordant l’ourlet de la manche. D’un doigt tout d’abord distrait, elle joue délicatement avec le minuscule trou. Ce n’est presque rien. L’avoir vu avant, elle l’aurait reprisé, non ? Sa propre négligence ? Elle ne voit maintenant qu’un immense gouffre béant et devient soudain hypnotisée, obsédée ; comme si cet accroc détenait les secrets de l’univers. À l’aide de son index et de son pouce, elle tire légèrement sur le bout de fibre qui dépasse, comme si défaire les mailles pourrait également effacer les dernières heures, réduire à néant ce moment horrible. Le bout de laine résiste à la torture de ses doigts et un sanglot lui échappe.

Son cœur veut sortir de sa poitrine. La douleur est physique, viscérale. Si elle pouvait mourir foudroyée, ce serait si simple. Juste là, et tout de suite. Libération. Ainsi, debout au milieu de la cuisine, elle ne sait plus quoi faire. Elle est atterrée comme un enfant lors de son premier jour d’école, qui se retrouve là, abandonné au milieu de la grande cour clôturée de grillages. On lui a enlevé ses balises, ses plans, son futur. Elle est un voilier au mat cassé au milieu d’une tempête. Que fait-on quand on vous a arraché le cœur, lorsqu’on vous l’a brutalement extrait avec des paroles ? Que fait-on de ces mots assassins qui vous hanteront jusqu’à la fin de vos jours ?

« Nous avons le regret de vous annoncer… carambolage monstre… plusieurs victimes… décédé… votre mari est décédé… »

L’ange annonciateur à la voix triste et désolé retournera à sa femme et à ses enfants ce soir, il les embrassera certainement un peu plus fort, mais sans plus. Sa sale mission est terminée, il a délivré son message de malheur. L’ange de la mort. Demain, ils ne seront devenus qu’une autre statistique routière. Un cas parmi tant d’autres. Presque banal.

Dans un état second, elle se dirige vers le petit cellier se trouvant dans le coin de la pièce et s’y penche avec une difficulté inhabituelle. Elle est soudain devenue très vieille. Elle veut attraper une des bouteilles du haut. Les bonnes. Pas celles de la semaine, non ; pas ce soir. Elle choisit celle qu’il avait sélectionné avec soin pour leur petit réveillon d’amoureux… dans seulement six jours. Comment choisira-t-elle son vin maintenant, sans lui ? Elle se bat contre le bouchon de liège, et une nouvelle larme lui échappe. Elle laisse la goutte d’eau de mer rouler librement sur sa joue. Que le vide aille se faire voir après tout. Ses mains tremblent et des gouttelettes de vin rouge tombent de sa coupe sur le comptoir ; le sang qui s’échappe de la blessure béante qu’elle a la poitrine, là où son cœur fut brutalement extrait. Elle regarde le devant de son gilet ; non, rien n’y parait. Et pourtant… la douleur est si vive.

Elle embrasse du regard ce qui l’entoure, comme si elle voyait tout pour la première — ou la dernière – fois. L’avenir ne sera plus le même. Rien ne sera plus pareil. Par-delà la fenêtre du séjour, elle regarde les flocons, un à un. Ils ressemblent à de petites boules de coton, dodues et moelleuses. Lorsqu’elle était petite par temps semblable, elle se couchait dans la neige pour faire l’ange. Vole, vole. Elle ouvrait bien grand la bouche pour avaler ces éphémères et majestueuses œuvres d’art miniatures. Uniques. Elle ferme les yeux et sent presque la caresse froide des flocons tombant sur son nez, sur sa joue. Béatitude. Innocence. De regret, elle ouvre les yeux. Un peu plus loin, elle aperçoit leurs cadeaux. Il y a quelques jours, ça avait été le joyeux rituel : un bon verre de vin, de la musique de Noël, qui jouerait à répétition durant tout le temps des fêtes, et comme des enfants, chacun dans leur pièce respective, ils se cachaient pour envelopper leurs cadeaux. Fous rires. Joie. Moments d’éternité.

Elle prend une gorgée ; le vin est bouchonné. Il n’est plus bon sans lui. Tout a perdu sa saveur. Aujourd’hui, c’est la première fois de tout. La première fois qu’il ne pigera pas son cadeau journalier dans le bas de Noël. Oui ; nous étions de vrais enfants. Et puis il y aura la première fois qu’elle ira se coucher seule en sachant très bien qu’elle ne se réveillera pas à ses côtés. Plus jamais. Le premier réveil, le premier déjeuner, la première journée sans sa présence. Ne plus avoir de but. Vivre comme un automate. Elle regarde les paquets scintillants ; elle caresse le papier festif du bout des doigts. Il n’ouvrira jamais son nouveau jeu vidéo, son nouvel ensemble de tournevis, sa boite de chocolats préférés ; noir intense, coulant dans la gorge. Soudainement, ses jambes ne la supportent plus ; elle s’effondre au plancher en hurlant son désespoir, ses entrailles, son âme. Sa coupe se renverse, se brise. À l’instar de sa vie, de son avenir. Tout devient noir.

Près de deux heures se sont écoulées depuis que l’ange de la mort est passé. Parties où ? Elle se le demande. Ses deux chattes sont enlacées sur le divan, dormant du sommeil du juste. Elle les regarde avec un doux sourire avant de prendre un air perplexe, confus. C’est étrange, puisqu’elles ne peuvent se supporter, au point où elles vivent dans des pièces séparées. La magie des fêtes ? Non, ça n’existe pas. Il est trop tôt de toute façon pour un miracle. Encore six jours. Le souvenir des soixante dernières minutes — trois-mille-six-cents secondes — remonte à la surface, comme une graisse néfaste et nauséabonde. C’est elle qui s’en est occupée, sans même s’en rendre compte. Elle regarde sa main droite et y voit le sac en plastique bariolé de salive ; elle ouvre les doigts et le laisse voler au sol. Elle ne pouvait pas laisser ses filles, comme elle les nommait si affectueusement, seules pour on ne sait combien de jours. Probablement jusqu’à Noël, où les membres de leurs familles se demanderaient bien où ils étaient passés… peut-être, s’ils avaient le temps de s’y arrêter. Elles n’ont pas souffert. Enfin… elle ne le croit pas. Elles sont désormais unies pour toujours. Fini leurs discordes. Elles sont paisibles. Elle se met à genoux devant le divan et dépose son visage sur les fourrures encore chaudes, les bras entourant la masse gris pâle d’un côté, noir de geai de l’autre. Le Ying et le Yang. Les effluves se mélangent ; la sienne, à elle, à lui et à elles. Une dernière caresse familiale.

Elle tourne la tête sur le côté, l’oreille sur les poitrines silencieuses, et plonge à nouveau son regard dans la nuit enneigée. Les lumières multicolores reflètent les couleurs de l’arc-en-ciel sur la neige blanche. Des voitures passent. Comment la Terre peut-elle encore tourner quand son monde s’effondre ? Sommes-nous donc si peu ? Un simple grain de sable sur une plage infinie, chauffée par les doux rayons du soleil. La mer léchant le rivage. Il aime la voile. Aimait. Lui a-t-elle coupé tous ses vents avec son pied non marin ? Elle espère ne pas l’avoir rendu malheureux, une amertume qui aurait eu raison d’eux. Pourquoi y songer maintenant de toute façon… le temps s’est figé. Les « j’aurais dû » n’ont plus leur place. Ils sont morts, tout comme lui.

Enivrée, elle retourne au présent… et aux présents. Les ouvrir sans sa présence serait un sacrilège. Sauf un, quel a deviné. Pour sa dernière soirée, elle hésitait à porter le magnifique déshabillé en satin qu’il lui a offert il y a de nombreuses années et qu’elle n’a pratiquement jamais porté… comme un triste hommage. Troc factice. Artificiel. Pourquoi pas une tenue qui représenterait mieux qui elle est en réalité ? Était. Avant tout ça. Elle manipule l’un des paquets ; probablement un pyjama. Elle devrait le porter au moins une fois, pour lui faire plaisir. Il la regarde peut-être de là-haut. Du doigt, elle perce le papier. Trop tard pour reculer maintenant. Elle l’ouvre les mains tremblantes. Polar bleu poudre avec de petits chatons. Elle enlève ses vêtements, là, au milieu du salon, devant la fenêtre dont les rideaux sont ouverts. Quelle importance ? Elle passe ses mains sur sa nouvelle tenue d’apparat, soyeuse et douce. Il la connait bien. Connaissait bien.

Dans la salle de bain, l’eau est déjà prête. Elle ne se rappelle pourtant pas s’être fait couler un bain. Peu importe. La vapeur embrume le miroir, ce qui va de pair avec son esprit. Puisqu’elle a le choix, elle préfère vivre les derniers moments que les premiers, c’est moins long, moins répétitif… moins nombreux. Mise en scène féérique. Souffle de vie s’échappant en volutes. Rivières rouges. Son gilet de laine est déposé sur le rebord du bain, bleu vert… pers comme ses yeux ; elle passe son doigt dans le trou de l’ourlet ; elle lui tient la main. Elle lui parle. C’est le réveillon. Ils rient. Font des projets. Elle est si fatiguée. Elle ferme les yeux.

Elle n’entendra jamais la sonnerie du téléphone. Les mots tant désirés : « erreur d’identification… mauvais portefeuille… confusion… blessé… mais vivant ». Couché dans son lit d’hôpital, heureux d’être en vie, il n’aura pas le plaisir de la voir entrer, inquiète, mais rayonnante de bonheur. Soulagée. Ils ne riront pas plus tard de ce dramatique quiproquo, lorsqu’ils auront les cheveux gris et le dos vouté. Non. À la place, il contemplera le visage d’un agent à l’air désolé. L’ange de la mort. Il entendra à son tour les mots : « … regret de vous annoncer ». Vies détruites par distraction, par la bêtise humaine… par une erreur lourde de conséquences. Existences anéanties par manque d’espoir.

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : Le royaume désenchanté

Nouvelle - Le royaume désenchanté

Le tout commença par une idée simple, un objectif réaliste : être populaire, être aimée. Je me rappelle l’instant exact où je pris la décision de changer les choses. Assez, c’est assez. J’avais acheté une revue pour jeune fille, que je feuilletais en me demandant pourquoi je n’étais pas comme elles. Je lisais des revues parlant de meurtriers en série célèbres, des médecins maudits du troisième Reich, des phénomènes paranormaux. Il devait y avoir quelque chose qui clochait avec moi. Assurément. Je décidai alors de faire une petite liste toute simple, sans savoir que ce simple geste m’amènerait au bord du gouffre, dans une contrée inconnue que j’aurais mieux fait de ne jamais découvrir :

Maigrir

Me maquiller

Mettre des bijoux

Une liste rudimentaire. Inoffensive. C’était aussi banal que d’écrire « pain, lait, beurre » sur un vulgaire morceau de papier avant d’aller à l’épicerie. C’est toujours stimulant de biffer un objectif atteint. C’est plus concret que de se faire croire que nous n’avons jamais eu l’idée en premier lieu. Les paroles et les pensées s’envolent, les écrits restent. Je n’étais cependant pas motivée par ces jeunes filles de magazines. Elles n’étaient que de vulgaires mannequins en deux dimensions, imprimés sur du papier glacé. Irréelles. Non, je voulais être comme les autres étudiantes de ma polyvalente, ces reines incontestables qui étaient aimées et adulées par leurs chevaliers servants chargés à la testostérone, admirées par leurs envieux sujets féminins et craintes par les parias du royaume, dont je faisais partie. J’étais Cendrillon, malmenée par ses immondes demi-sœurs, qui ne voulaient qu’avoir la chance d’être la reine du bal et de rencontrer son prince charmant.

Je décidai donc de me concentrer sur le premier objectif : mon poids. Il me suffisait de faire attention, et le vilain petit canard se transformerait en cygne majestueux. Je ne serais plus invectivée, frappée, ou bien rejetée. Je deviendrais également une souveraine. Je commençai donc à faire une autre liste… c’est rassurant et concret une liste :

10 ml de margarine légère : 35 calories

1 tranche de pain blanc : 60 calories

1 pomme : 150 calories

Je commençai à préparer mes propres repas, à peser et quantifier ma nourriture. La cuillère à mesurer et la balance alimentaire étaient devenues mes sujets, mes amies. Elles m’aideraient à passer du statut de servante à celui de reine. Je commençai à voir des résultats et, au lieu de passer aux autres items de ma liste initiale, je décidai de les agglomérer au premier point, qui allait si bien.

1 sachet de bouillon : 10 calories

1 branche de cèleri : 1 calorie

1 feuille de salade : 2 calories

J’avais maintenant le contrôle absolu sur mon corps, mais je perdais celui sur ma tête. Je glissai lentement vers l’obsession, pas seulement envers la nourriture, qui était devenue mon ennemie jurée, mais envers tout ce qui m’entourait, comme le ménage, les horaires, la routine. Moi, qui avais toujours aimé apprendre, je négligeais mes cours pour planifier mes repas et compter les calories. Je séchai même quelques après-midis de classe pour aller à la chasse aux produits faibles en gras. Mon activité favorite était devenue la revue des allées des différentes épiceries du quartier. J’étais devenu un fantôme arpentant un château gigantesque et découvrant toujours de nouvelles pièces à hanter.

Café, thé : 0 calorie

Pour mon plus grand malheur, je ne m’étais pas transformée en jeune fille populaire. J’étais devenue transparente. Pourquoi mon stratagème ne fonctionnait-il pas? L’obsession augmenta tandis que la dépression s’installa. Mon cœur ralentit dramatiquement, ma pression chuta et les évanouissements commencèrent. Un billet du médecin me permit d’abandonner mes cours d’éducation physique. Je commençai à mettre des gilets de laine et de gros bas de coton sous mes pantalons afin de tenter de me réchauffer en pleine canicule estivale. J’étais frigorifiée jusqu’aux os.

J’avais maintenant un tout nouveau titre de noblesse : anorexie. Maintenant, plus de vingt ans plus tard, les gens osent parfois porter un jugement sur cette maladie, et rejettent du revers de la main mes commentaires sur le sujet. La plupart ne savent pas, ne seront jamais. Paix à leur âme. Moi, je sais, je l’ai connu, je l’ai vaincu. Veni vedi veci… ou presque. Je me rappelle une scène du documentaire « La peau et les os ». Une des jeunes filles, son fragile cerveau monopolisé à compter les calories, ne se rend pas compte qu’elle mange un morceau de peau de poulet rôti par erreur. La terreur s’installe lorsqu’elle réalise son faux pas. Je sais ce qu’elle ressent, je l’ai vécu mainte fois. Personne ne peut comprendre le sentiment de panique totale de ce moment affreux du film. Moi, je le peux. J’ai vécu les crises d’angoisse et de larmes en regardant une salade verte. Le souffle se coupe, l’estomac se serre, les mains tremblent… la terreur est totale. Cela ne m’est plus arrivé depuis fort longtemps, mais la bête est là, aux aguets dans un coin de mon cerveau, attendant l’occasion de se montrer le bout du nez. Je suis ma pire ennemie. Lorsque j’ai revu cette fameuse scène du reportage plusieurs années plus tard, j’ai eu la même réaction que la première fois : « Non! », ai-je envie de crier à l’héroïne sur le point d’avaler un poison mortelle, comme Blanche-Neige mordant à belles dents dans la pomme offerte par la méchante reine. La jeune fille du reportage ne s’endort toutefois pas tout doucement en attendant le baiser du prince charmant… elle va vomir dans les toilettes, complètement terrorisée. La vie est rarement un conte de fées.

Je pourrais dire que l’amour et l’envie d’être normale m’ont en quelque sorte sauvée. Sortir de ce royaume maudit que fut la polyvalente fut également un facteur non négligeable. Cependant, peu importe où j’allais, je n’étais jamais populaire. J’avais fait tout ça pour rien. Ma santé physique était hypothéquée à jamais, mon équilibre mental était juché précairement sur la routine du quotidien et un sentiment d’échec perpétuel s’installa, perché comme une cerise sur le sundae de ce désastre semblable à du cyanure : inodore, incolore, mortel. Le désir de me faire aimer de mes pairs augmenta au même rythme que les revers relationnels. Les montagnes russes émotionnelles continuèrent et je tentai de me faire accepter à tout prix : le gym, les 5 à 7, les discothèques, les beuveries, et les parties privées qui tournent presque à la débauche.

Près de dix ans passèrent. Un jour, sans ne plus vraiment l’attendre, je rencontrai à nouveau l’amour, le vrai cette fois. Celui qui m’apprendrait qu’il ne sert à rien de chercher à tout prix à devenir quelqu’un que je ne suis pas : une femme sociable acceptée de tous. Je fus toujours une solitaire, quelqu’un qui prend plaisir à regarder des films et lire des livres. Je n’ai pas besoin d’avoir une vie extraordinaire : il y a des personnages sur pellicule et sur le papier qui sont des substituts suffisants. La rage et le sentiment d’échec étaient cependant toujours présents malgré tout ce que je possédais. Je voyais le verre à moitié vide au lieu de le voir à moitié plein.

La solution à nos problèmes arrive rarement au moment où l’on en a besoin. On a beau se tenir debout, les bras en croix, en criant « Viens, je t’attends! », rien n’y fait. Le salut fait en général son apparition avec grand fracas, comme un éléphant entrant en trombe dans un magasin de porcelaine. Pour moi, le tout s’est matérialisé sous forme d’inspiration durant un de mes nombreux voyages solitaires en voiture. Une histoire s’imposa à moi, et je décidai de m’y atteler sans attendre. Cela devint une obsession, mais une à laquelle il était inutile de tenter de résister. J’avais des choses à dire, et surtout, des sentiments à exprimer. Je pris trois ans à coucher sur papier un roman de science-fiction qui me permit de réaliser que j’étais capable de mener un projet positif à bien. Pas besoin de psychologues ou de médicaments lorsqu’on a la chance d’écrire. Bien que mes histoires soient fictives, mes personnages portent tous une petite partie de mes stigmates en eux : la peine, la rage, le désespoir, la vengeance, la violence… mais aussi l’amour et l’espoir. Je sais par expérience que je peux réussir ce que j’entreprends, j’ai toutefois payé cher cet apprentissage.

J’avoue en toute honnêteté que les médias sociaux m’ont permis de prendre une douce et méchante revanche : certaines de ces reines du passé ont perdu leur couronne en cours de route et sont tombées de leur trône royal. Elles vivent maintenant dans les bas-fonds de leur fief, léchant leurs plaies comme des chiens galeux. Je prends parfois un malin plaisir à lire leurs déboires et à en rire intérieurement. Ce n’est pas empathique, c’est même bas. Très bas. Je ne suis pas parfaite. Je n’ai jamais dit que je l’étais d’ailleurs. C’est tout simplement la vie au sein du royaume désenchanté qu’est le nôtre.

La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.