Critique littéraire sur… les livres interdits! 3 de 3 : La Révolution racialiste (et autres virus idéologiques)

Ce livre de Mathieu Bock-Côté s’aligne dans la suite logique de « L’empire du politiquement correct ». Je suis presque surprise que Bock-Côté n’ait pas été totalement jeté aux lions et retiré de toute conversation publique tellement il dit ce qu’il pense, sans même tenter de mitiger son propos. La dédicace au début du livre donne immédiatement le ton à l’ouvrage : À mon père […], fier Québécois, à qui ne viendrait jamais à l’esprit l’idée de s’excuser d’exister.

Tout d’abord, ce troisième livre de ma série des livres interdits est décidément le plus aisé à lire, plus fluide (j’ai même dû me retenir pour ne pas le lire trop rapidement, voulant absorber chaque section avant de passer à la suivante). J’ai mis quelques références pour certains commentaires, mais je ne pouvais pas toutes les mettre ; j’aurais eu des dizaines de liens rattachés à l’article. Je vous invite donc à faire vos propres recherches ou, mieux encore, vous procurer La révolution racialiste pour vous forger une opinion bien à vous.

Mais, avant de commencer, qu’est-ce qu’un woke, puisque cet ouvrage traite de cette tangente que nous vivons (subissons) depuis quelque temps autant sur les volets politique, médiatique et académique (et qui ne montre aucun signe d’essoufflement) ? Selon l’Office québécois de la langue française, le « mouvement woke » est un « mouvement qui prône une sensibilisation accrue à la justice sociale ainsi qu’un engagement actif dans la lutte contre la discrimination et les inégalités ». Dans l’usage général du français, il sert à désigner « une personne dont le militantisme s’inscrit dans une idéologie de gauche radicale, qui est structurée en fonction de questions identitaires (liées à la race, mais aussi au genre, à l’orientation sexuelle, etc.) » . Bien que ce soit tout de même que récemment que cette doctrine s’est imposée dans notre quotidien, elle s’est en fait échappée des universités américaines et il y a une vingtaine d’années.

Idéologie très noble à la base, si ce n’est qu’elle s’est développée en un mouvement d’extrême gauche demandant (exigeant) la décolonisation de l’Europe et de l’Amérique du Nord ; le seul fait d’être un Blanc dont les origines remontent à plusieurs générations fait automatiquement de nous un raciste, un privilégié, quelqu’un qui devrait avoir honte d’exister et qui devrait s’en excuser jusqu’à la flagellation. Plus encore, c’est nous qui devrions être considérés comme étrangers en notre pays, plus même que les immigrants qui viennent tout juste de s’installer. Bock-Côté explique comment — d’un point de vue woke — le vivre-ensemble est maintenant désuet et pourquoi le racisme envers le Blanc est acceptable, souhaitable, voire obligatoire, pour la survie de l’humanité avec un grand H. « L’homme blanc doit s’immoler symboliquement en se soumettant à un tribunal populaire improvisé ». Une déconstruction de la société est requise, le définancement voire l’abolition des forces de police nécessaire pour un nouveau vivre-ensemble utopique. Je paraphrase ici l’idée générale émise par des gens « sérieux » de la conversation publique. La discrimination positive a atteint un tournant dramatique où la ségrégation des gens sur le simple fait qu’ils sont Blancs est acceptable et encouragée [article]. Ce n’est plus simplement l’égalité que la gauche woke prône, mais bien une revanche historique sur les acteurs du présent, car une « violence institutionnelle contre les Blancs est nécessaire pour que progresse la diversité ». Il est désormais presque de bon ton « de reprocher à quelqu’un la couleur de sa peau au nom de l’antiracisme ». « L’abolition du système raciste passe par l’éradication de la blanchité occidentale ». Ce n’est pas de l’hystérie de la part de l’auteur, il suffit de lire et regarder ce qui se passe dans le monde occidental.

L’idée de l’universalisme (ne pas tenir compte de la couleur de la peau ou de la race des individus) qu’on nous inculquait lorsqu’on était jeune ne serait en fait qu’une utopie, voire un mensonge, qui ne sert que le Blanc pour se déculpabiliser et faire croire à une société ouverte… là encore, c’est une ligne de pensée digne d’Orwell. Comment le fait de séparer les gens par couleur comme une vulgaire pile de linge sale favorise-t-il le vivre-ensemble et l’harmonie ? Je ne vois que de la division, de la haine et du ressentiment. Est-ce que l’abolition de la race blanche est la solution ultime au racisme, comme les « antiracistes » le croient, le crient ? Comment ne serait-ce pas un génocide au même titre que les autres ? Nous sommes littéralement en plein délire.

Cette nouvelle tangente orwellienne me laisse avec beaucoup de questions… Comment une injustice faite sur des acteurs innocents du présent peut-elle réparer les torts du passé ? Pourquoi devrions-nous nous excuser de la couleur de notre peau, avoir honte de nos origines occidentales et nous haïr, comme si les erreurs du passé étaient les nôtres à porter sur nos épaules? [Publication Twitter de l’actrice Patricia Arquette]. Pourquoi serions-nous soudainement coupables d’actes que nous ne cautionnons pas simplement parce que des Blancs ont commis des injustices dans le passé ? C’est carrément une vengeance par procuration. Est-ce qu’on fait monter sur l’échafaud les descendants d’un tueur ou d’un violeur décédé parce qu’il nous est impossible de le punir directement ? Est-ce que nos actions présentes n’ont aucun poids?

Quand je vois des documents de recherches comme A Pathway to Equitable Math Instruction —Dismantling Racism in Mathematics Instructions (traduction : Une voie vers l’enseignement équitable des mathématiques —Démanteler le racisme dans l’enseignement des mathématiques) et Decolonizing Light —Repérer et contrer le colonialisme en physique contemporaine, je me demande si je ne suis pas entrée dans un épisode de La quatrième dimension. Même chose lorsque je vois des wokes monter aux barricades parce qu’une actrice a osé jouer une sorcière ne possédant que trois doigts [article]… c’est être offensé que pour le principe de s’offenser. À ce compte-là, je vais m’offenser de toutes les fois où, au cinéma et dans les séries télé, ils insinuent que les gens se rongeant les ongles sont tous les névrosés psychopathes puisqu’en fait on souffre d’onychophagie.

Et dans les autres virus idéologiques touchés par le wokisme, il y a les concepts de la diversité sexuelle. Être cisgenre est maintenant une tare, désigner son enfant comme garçon ou fille est l’équivalent d’un traumatisme en devenir pour ce dernier, se décrire comme père et mère est complètement dépassé et rétrograde, et s’avouer hétérosexuel devrait être honteux. J’exagère à peine. Un organisme destiné aux enfants transgenres assimile même à un discours haineux l’ancrage de l’identité sexuelle dans la biologie. Je suis très heureuse qu’il y ait maintenant des sites d’information complète sur l’identité des genres pour les jeunes ; ce n’est pas tous les parents qui sont ouverts à avoir un enfant se définissant autrement, on le sait trop bien, et des ressources sérieuses sont nécessaires. Mais sommes-nous obligés d’aller, encore une fois, vers l’extrême et de nous empêcher d’appeler garçon ou fille un enfant se sentant bien dans son corps, comme si renier son identité biologique était le geste d’affranchissement existentiel ultime ?

Un point que je ne partage pas du discours de Bock-Côté est celui de l’immigration comme facteur aggravant de cette révolution racialiste. De mon point de vue, la source du problème n’est pas là (mais peut-être suis-je simplement naïve ?). C’est que le wokisme victimise tous les immigrants en simples racisés qui doivent s’élever contre la suprématie blanche, comme si le Blanc voulait les détruire, les réduire à néant, les asservir, tandis qu’au fond, en tant que peuple, nous ne leur demandons qu’une assimilation et une intégration de base aux codes culturels nationaux. C’est tout simplement du respect envers le pays d’accueil. S’ils ont décidé de partir de leurs contrées, c’est pour un idéal quelconque que nous pouvons leur offrir ; cette offre va de pair avec la culture intrinsèque du pays hôte. Comme le dit si bien Bock-Côté, « il importe de renouer avec la notion de peuple. Un peuple n’est pas une race : on peut y adhérer. On peut s’y fondre. On peut embrasser son destin et s’y intégrer, s’y assimiler ».

Je n’ai jamais été aussi contente d’avoir choisi de ne pas avoir d’enfant, car comment lui expliquer l’inclusion et la tolérance devant les actions et commentaires radicaux de l’extrême gauche qui a envahi presque tous les niveaux de la société occidentale ? Pourquoi faut-il toujours aller dans les extrêmes et devoir absolument désigner un coupable et persécuter les autres au lieu de tenter de vivre en harmonie ? « Le racialisme sépare et exclut, il n’apporte pas de libertés quoi qu’en disent ses hérauts, et, plus dangereux, modélise une manière de penser le monde ». En résumé, on veut faire table rase du passé, se délivrer de l’Histoire, déconstruire pour « mieux » reconstruire une société plus moderne reflétant les saveurs du jour. Car il ne faut pas se laisser berner : ce qui est acceptable et souhaitable aujourd’hui ne le sera plus demain ; c’est le propre de l’humanité, toujours insatisfaite. Est-ce que ce sera pour nous, un jour, qu’un premier ministre vomira de plates excuses et versera quelques larmes de crocodile devant des caméras lorsque la francophonie en Amérique aura été anéantie ?

Critique littéraire : Là où le soleil disparait

Avant-propos

J’ai écrit cette critique en janvier 2017 sans jamais la publier, car il semble que je l’avais oublié dans un petit coin de nuage. Puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, je vous l’offre aujourd’hui. Et, au fait, je viens de voir que la version papier est offerte à moins de 7 $ sur Amazon.ca (la version livrel n’était toujours pas offerte). Sautez sur l’offre !

Synopsis (Amazon)

En démarrant ce récit, je savais que les pages du génocide et du massacre de ma famille au Rwanda, en 1994, m’attendaient. Je savais qu’écrire cette douleur passée, c’était mettre des petites cuillerées de pili-pili sur la chair encore fraîche d’une plaie que je voulais à tout prix croire fermée. Et, sur le chemin de la rétrospective, j’ai trouvé d’autres plaies. Vives. Brûlantes. Ce livre, il m’aura fallu presque cinq ans pour le finir.

Pour la première fois, le chanteur Corneille revient sur le génocide rwandais, le miracle de sa survie, son espoir infaillible, ses rêves, l’immense succès qui a été le sien, mais aussi ce long recul, ces dernières années, qui lui a été indispensable pour renouer avec son histoire et ses racines.

Le récit poignant, porté par une écriture d’une rare poésie, d’un artiste, mais surtout d’un homme, à la recherche de sa vérité.

Critique de l’œuvre

C’est une histoire écrite avec humilité, honnêteté et sobriété. Si votre but en lisant le livre d’une personnalité publique est d’assister à un lavage de linge sale en famille, vous serez amèrement déçu. Le premier tiers est consacré à l’enfance de Corneille, qui est né en Allemagne et qui a déménagé au Rwanda à l’âge de six ans. Nous passons ensuite à son adolescence, à sa passion pour la musique et, bien sûr, à sa fuite du Rwanda à la suite du massacre de sa famille. Moments évidemment touchants du livre, où l’auteur nous invite à entrer dans ses souvenirs. Il décrit certes certaines situations graphiquement, mais de manière à la fois sobre et intime. Corneille nous dévoile son parcours professionnel, mais sans ne jamais se laisser prendre au jeu malsain des règlements de compte. Lorsqu’il nous parle de son chemin, de la route parcourue, c’est pour nous dévoiler les blessures profondes qui l’ont empêché d’être réellement heureux malgré son succès. Il nous parle de ses échecs, sans ne jamais blâmer directement qui que ce soit, à part peut-être lui-même, et de ses amours, sa belle Sofia et ses enfants. Il nous parle simplement, nous fait entrer dans ses pensées et partage avec nous ses dialogues fictifs avec son père décédé (qui lui fait toutefois la morale de temps à autre !). Tout au long de notre lecture, nous avons l’impression qu’un ami se confie à nous, en toute intimité. Il est évident (selon ma perspective, du moins) que l’auteur avait deux buts en écrivant ce livre : le premier était une sorte de thérapie, un exutoire, un peu dans le même ordre d’idée que de demander à un enfant de dessiner son cauchemar afin de l’enrayer pour de bon de ses nuits. Ensuite — et il le dit presque lui-même à mots à peine couverts — c’est de tenter de relancer sa carrière. Je ne serai certainement pas la seule à m’être procuré à la fois son livre et son disque le plus connu, « Parce qu’on vient de loin » (en fait, j’ai reçu les deux en cadeau à ma plus grande joie). Combien de gens achèteront ensuite une autre compilation, juste pour voir ? Un des objectifs était très certainement de faire parler de lui à nouveau dans les médias et, peut-être, de revoir certains de ses succès musicaux reprendre la route des ondes radio. Je ne le juge pas d’avoir eu recours à ce moyen pour remonter en popularité ; au moins, lui, contrairement à d’autres, a quelque chose à dire et il l’exprime avec brio. On ressort de cette lecture en nous disant que nous sommes très chanceux. Corneille nous montre que tout est possible, pourvu qu’on sache attraper les opportunités qui se présentent à nous. Il faut croire en nos rêves. Lorsque j’ai terminé le livre, ma première réflexion fut : « on dirait qu’il ne savait pas comment le finir… ». Toutefois, je me suis dit que c’était normal et même honnête envers nous, puisqu’il ne sait effectivement pas où il s’en va avec ce projet. Il ne sait pas ce qu’il veut vraiment faire ensuite. A-t-il tout dit en chanson ? Le showbizness est un métier difficile : tu es adulé et les fans se jettent à tes pieds le lundi, et tu te retrouves à faire de la musique dans un bar de cent personnes qui ne t’écoutent pas vraiment le vendredi. Je ne m’inquiète toutefois pas pour Corneille qui a une résilience certaine et qui, surtout, possède plusieurs cordes à son arc. Il le dit lui-même : il ne fera pas de meilleur disque que son premier et, lorsqu’on écoute des extraits des autres qui ont suivi, on ne peut qu’abonder en son sens. Le premier venait du cœur et des tripes ; les autres sont plus commerciaux et sans distinction particulière. Une belle voix, certes, mais il semble manquer une âme. Corneille nous prouve toutefois qu’il a un talent certain pour l’écriture, et il fera peut-être un jour le grand saut pour une œuvre de fiction, qui sait ?

Médium

Je me suis procuré la version papier (j’entends déjà les : « hein, ben là ! »). D’accord, je suis prolivrel*, mais je voulais mettre cet ouvrage dans ma bibliothèque « échec de l’humanité » et, de plus, il n’était pas offert en format Kindle (incroyable, mais vrai… et pas étonnant au Québec !). Donc, un livre aux pages crèmes et mattes, ce qui facilite la lecture puisque la lumière directe n’est pas reflétée sur la surface. Plusieurs belles pages de photographies sur papier glacé blanc. Couverture sobre comme je les aime (monochrome avec quelques écritures rouges, ce qui n’est pas sans rappeler mes propres couvertures). L’auteur a su jouer avec les types de caractères pour faire une démarcation claire entre les sections de narration et les parties où il dialogue virtuellement avec son père. Puisque c’est un livre de tout de même un peu plus de 300 pages, c’est difficile à tenir à une main tandis que l’autre doit s’occuper du chat ou bien attraper la tasse de thé, mais bon… je voulais juste le spécifier pour passer mon message qu’une liseuse c’est géniale !

Verdict

Un livre à se procurer illico si vous désirez en savoir plus sur le parcours de Corneille et sur sa vision face à la vie en général. Une œuvre qui vous pousse à la fois à l’introspection et à une ouverture sur le monde. Qu’est-ce qu’une augmentation de dix cents à la pompe comparée à des gens ne sachant même pas de quoi demain (ou les prochaines heures) sera fait ?

* Terme francophone pour e-book et e-reader selon l’Office de la langue française du Québec.

** La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Critique littéraire sur… les livres interdits! 2 de 3 : L’empire du politiquement correct

À la suite de mon expérience de lecture de Nègres blancs d’Amérique, j’anticipais avec une certaine crainte ma lecture de Mathieu Bock-Côté, ayant soudainement un doute sur ma capacité intellectuelle à lire ce genre d’ouvrage. Quel soulagement de voir qu’il n’en est rien (en fait, presque rien… on ne se mentira pas quand même, un dictionnaire est de rigueur !). L’auteur explique obligatoirement certains principes philosophiques, mais de façon structurée et (relativement) simple. Lors de la lecture du premier chapitre, je ne pouvais m’empêcher de penser à 1984 de Georges Orwell, livre auquel je pense souvent. Et voilà, soudainement, l’auteur en fait mention (à plusieurs reprises d’ailleurs au cours du livre) ! Sincèrement, je suggère très fortement de lire 1984 avant de lire L’empire du politiquement correct. Le parallèle que nous expose Bock-Côté entre la réalité du « bienpensant » d’aujourd’hui et celle de l’œuvre d’Orwell de 1958 (un visionnaire) est troublant.

Vient ensuite le chapitre concernant le clivage gauche-droite et tout ce que cela comporte. Il cite certes des philosophes, mais sans insister trop sur le sujet. J’ai trouvé ce chapitre très intéressant, surtout quand on tente d’appliquer le système gauche-droite à sa propre ligne de pensée. Je me permets ici quelques extraits :

« Le clivage gauche-droite se renouvelle […]. Sans cesse, il change d’objet, sans cesse il s’empare d’une nouvelle question à partir de laquelle il divisera la société en deux, en marquant un camp positivement et l’autre négativement. Surtout, d’une époque à l’autre, le clivage gauche-droite peut se déplacer d’une thématique générale à une autre, en se définissant d’abord par l’économie, le social et aujourd’hui, par l’identitaire et le sociétal. »

« Par ailleurs, on constate qu’un homme hier marqué au centre droit passera aujourd’hui à droite, et demain peut-être même à l’extrême-droite, par le simple déplacement du point de gravité idéologique de l’espace public vers la gauche. »

« Être de gauche consiste à avoir raison même lorsqu’on a tort, parce qu’on se trompe alors pour de justes raisons. Être de droite consiste à avoir tort même lorsqu’on a eu raison, car on aura eu raison pour des raisons idéologiques inadmissibles, intraduisibles dans la logique de l’émancipation. »

« Il en est de même de la liberté d’expression dont la défense ne devient légitime qu’une fois qu’elle est reprise par la gauche. En fait, il faut qu’un terme passe à gauche pour devenir légitime […] pour qu’il devienne digne de considération et soit admis dans la conversation publique. »

Malheureusement, le politiquement correct nous force à choisir un camp défini, sans aucune nuance. Nous faisons soit partie des justes soit des vilains. On passe de l’un à l’autre, sans que notre pensée ait réellement changé, car on nous déporte au gré des changements du jour.

Bock-Côté a bien su cerner adéquatement l’arrogance complaisante du Canada qui se considère maintenant, par sa politique du multiculturalisme extrême, non seulement comme le meilleur pays du monde, mais également comme le représentant de la prochaine étape dans l’histoire de l’humanité.

« […] l’identité national serait un refuge imaginaire qu’il faudrait déconstruire pour que s’expriment enfin des sociétés plurielles. La trace du peuple devrait être effacée pour qu’on ne la retrouve plus. »

En fait, toute réalité historique relativement au peuple est considérée comme racisme, point final. C’est le multiculturalisme total ou rien du tout. Les zones grises sont proscrites. Comme le dit l’auteur (je résume ici librement son propos qui s’étend sur plusieurs sous-sections), le politiquement correct s’est « scientifiquement » radicalisé, déclarant que toute civilisation, peu importe les barbaries qu’elle commet contre les droits de l’homme, est conforme au droit de sa propre identité, contrairement à ce qui concerne les civilisations européenne et américaine, qui n’ont de droit que de s’effacer et de s’excuser bien bas d’exister, et dont l’identité est frappée « d’illégitimité congénitale ». La haine de l’Occident est acceptable, légitime et encouragée. La conscience historique des peuples occidentaux n’est rien d’autre qu’une entreprise exterminatrice à grande échelle, ce qui obligerait la civilisation occidentale à un repentir permanent.

J’ai trouvé qu’il y avait, à quelques endroits, un peu trop de référence à la France et à leurs philosophes et j’aurais aimé que ces passages soient plus axés sur ce qui se passe au Québec (et probablement qu’en retour, les Français diront qui s’y retrouve trop du Québec et du Canada et pas assez de la France !). Toutefois, cela s’explique probablement par le fait que, comme l’explique l’auteur, c’est en France que ce type débat identitaire est le plus intellectualisé. La majeure partie des autres chapitres traite plutôt de l’Amérique du Nord (en grande partie du moins).

Quelques sections étaient un peu trop philosophiques à mon gout ; elles alourdissaient le texte et tenaient plus du théorique que du concret, principalement le chapitre six (Le sentiment de la fin d’un monde ou la criminalisation de la nostalgie), qui était heureusement assez court. Cependant, c’est plutôt habituel pour un ouvrage de ce genre et ça ne m’a pas empêché d’apprécier la majeure partie de l’œuvre. Notez que je ne marque qu’ici que ma propre préférence.

Bien que ce livre soit pour monsieur et madame tout le monde (et les autres — restons politiquement corrects tout de même !) ayant un minimum d’éducation, ce n’est quand même pas une lecture légère. Cela dit, cet ouvrage dépeint bien notre réalité, où nos efforts pour éliminer toute forme de raciste ou de discrimination se sont transformés en intolérance. Le multiculturalisme qui devait pourtant nous rallier nous a ghettoïsés au sein d’une société où le racisme antiblanc est considéré non pas comme du racisme, mais comme un droit légitime. Une société où un traducteur blanc n’a pas le droit de traduire le poème d’une femme noire [article ici] — puisqu’il s’agirait là d’une appropriation culturelle —, où un dramaturge blanc n’a pas le droit de mettre en scène une pièce parlant d’esclavage [article ici], où une journaliste blanche ne peut pas mentionner le mot « nigger » (dans le cadre d’une citation) ou même mentionner le titre de l’œuvre « Nègres blancs d’Amérique » dans des réunions de travail [article ici], et plusieurs autres exemples dont certains cités par Bock-Côté, comme le retrait d’un cours de yoga par l’Université d’Ottawa, car cette activité constituerait de « l’appropriation culturelle » d’une pratique spirituelle de l’Inde [article ici]… Quand on dit que le ridicule ne tue pas…

Je me permets de sortir du contexte de cette critique pour citer Richard Martineau dans son article « L’obsession identitaire tue le vivre-ensemble » [article ici], une phrase qui résume bien la situation :

« On n’a jamais autant parlé de vivre-ensemble, mais on n’a jamais autant vécu séparés, chacun dans son coin. »

J’ai bon espoir qu’avec le temps tout le monde finira par mettre de l’eau dans son vin (sauf à la SAQ et au LCBO j’espère !) et comprendra que le vivre-ensemble n’est pas constitué de la haine de la majorité (qu’elle soit raciale ou identitaire), mais bien de l’abolition de toute forme de discrimination envers les autres sans pour autant éliminer toute forme d’attache culturelle ou identitaire. Il faut aller vers le futur sans tenter pour autant de détruire et de déconstruire le passé qui nous a forgés.

Je laisse le dernier mot à Mathieu Bock-Côté :

« Il importe […] de ramener la démocratie sur terre, de la reconstituer comme un espace de délibération dont les finalités ne sont pas prédéterminées par les gardiens autoproclamés du pensable et de l’acceptable. »

Critique littéraire : Les villages de Dieu

Synopsis (provenant d’Amazon) :

Retranchées dans des cités qui tirent leur nom de la légende biblique – Puissance Divine, Bethléem – des gangs de bandits pillent, violent et assassinent, en toute impunité. Celia, adolescente, cherche à survivre, tantôt en se prostituant, tantôt en faisant la chronique des femmes de la cité sur les réseaux sociaux, où elle devient influenceuse. Les villages de Dieu dit l’effondrement et la banalité du mal dans cette ville de Port-au-Prince livrée à ses démons.

Critique de l’œuvre

Non, ce livre n’est pas religieux, bien qu’il soit en effet plutôt loin de mon style de lecture habituel. J’ai acheté ce roman en version électronique après avoir lu un article de Dany Laferrière paru à la suite de l’assassinat du président haïtien. Bien que ce soit à la base un roman, l’autrice, Emmelie Prophète, nous transporte dans la réalité des bidonvilles de Port-au-Prince où la vie passe sans réel espoir, sans ambition autre que celle de survivre au mieux. Ce roman est écrit avec à la fois une urgence dans le texte, une impatience accompagnée d’une douce résignation. Il nous décrit le quotidien de gens certes fictifs, mais le sont-ils vraiment ? Quelque part, ce coup d’œil dans la vie de Celia est empreint d’une dure réalité.

Durant ma lecture, j’ai fait de petites recherches sur le présent d’Haïti — des photographies, des promenades en « GoPro » au centre-ville de Port-au-Prince, des articles qui semblent tout juste sortis du roman tellement ils dépeignent une réalité similaire — et je me suis trouvée EXTRÊMEMENT privilégiée de vivre ici, dans un environnement sécuritaire et propre, où je peux me promener sans avoir peur de finir sur la trajectoire d’une balle perdue.

Verdict C’est un livre à lire pour découvrir tout au long du récit fictif de Celia et de ses voisins la réalité que vivent les Haïtiens, certes, mais également — on peut le supposer sans risque d’erreur, je crois — d’autres peuples pour lesquels il semble que la vie est pénible dès la naissance, où la misère n’est pas un état temporaire, mais un quotidien, une normalité. On ne parle pas ici d’un coup dur, mais bien d’une existence complète dans la pauvreté, la violence, le désespoir. Un livre poignant à lire absolument.

Critique littéraire sur… les livres interdits! 1 de 3 : Nègres blancs d’Amérique

Tout d’abord, ce livre doit se lire en gardant à l’esprit deux faits : premièrement, l’auteur a rédigé ce livre dans un court laps de temps en étant incarcéré dans une prison étatsunienne où il écrivait debout (appuyé sur le lit de l’étage supérieur) durant des heures à la musique très peu reposante des cris et du brouhaha constant. Deuxièmement, il est écrit par un jeune révolté de la génération du duplessisme et de révolution tranquille.

Deux préfaces écrites à quelques années d’intervalle, un avertissement de l’auteur et une présentation, on finit par avoir hâte que le livre commence comme tel (ou bien on se demande pourquoi on l’a acheté finalement !). L’auteur nous peint une histoire de la colonisation bien différente de ce que nous avons appris à l’école, c’est le moins que l’on puisse dire. Ce n’est toutefois pas nécessairement erroné ; les historiens nous disent bien ce qu’ils veulent bien nous dire selon leurs convictions — personnelles et politiques — et le but recherché par leur analyse. J’ai apprécié particulièrement la partie où l’auteur nous brosse un portrait honnête de son enfance, de son arrogance et de son égocentrisme face au jugement qu’il a sur ses parents et sur ses concitoyens d’infortunes. C’est une partie de l’histoire moderne du Québec qui n’est pas enseignée ; on doit lire des ouvrages — biographiques ou bien fictifs, mais basés sur l’histoire réelle — pour comprendre à quel point le Québec s’est développé tout de même rapidement entre les années 40 et 70. Toutefois, l’auteur m’a ensuite perdu avec des descriptions de différentes philosophies qui l’aidèrent (ou non !) à se comprendre et comprendre le monde qui l’entoure (j’ai même sauté presque tout un chapitre traitant de différentes théories philosophiques), ce qui me fit me poser la question suivante : cet homme était-il capable de penser par lui-même ou bien avait-il absolument besoin que d’autres personnes lui soufflent les réponses ?

J’en retiens que l’auteur était un homme éternellement insatisfait qui voyait seulement le négativisme qui l’entourait au lieu de tenter de transformer sa vie et celle de ceux qu’il côtoyait positivement et de se consacrer à ses études (même si les professeurs et les matières enseignées l’emmerdaient – il était tout de même un privilégié de pouvoir étudier) au lieu de passer des soirées à discuter inutilement de préceptes philosophiques et poétiques tout en crachant sur ses parents comme s’ils étaient de la crotte de chien sous un soulier. Ce n’est pas compliqué, il crache sur tout le monde : ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche, ceux qui ont réussi à s’élever au-dessus de leur condition à la sueur de leurs fronts, ses parents qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre tandis que lui, il s’invente une utopie irréalisable avec de grands principes théoriques sans même fournir une ligne de pensée concrète à savoir comment une telle société « idéale » pourrait fonctionner dans la vie de tous les jours. Il sauta d’une théorie à l’autre et se fit une nuisance de lui-même au lieu de créer un monde meilleur selon ce que LUI voulait changer. Ceci est mon opinion très personnelle, mais je n’ai aucun respect pour les beaux parleurs qui ne travaille pas à bâtir une société meilleure et qui ne pense qu’à la transformer aux moyens d’actes terroristes. Nous pouvons à la limite comprendre de tels gestes au sein d’un brutal régime dictatorial, mais pas au sein d’une démocratie — aussi imparfaite soit-elle — lorsque d’autres moyens s’offrent à nous ? C’est peut-être moins rapide et plus ardu d’y aller avec les moyens politiques du bord, mais je ne vois pas comment il espérait que ces actes terroristes aideraient LA cause.

En conclusion, ce livre m’a profondément déçu, peut-être parce que j’avais de trop grandes attentes — moi la profane de toutes théories philosophiques — sa renommée l’ayant précédé. Aussi, peut-être ai-je en cours de lecture les deux faits importants mentionnés en introduction, c’est-à-dire que c’est un livre engagé et, de ce fait, qu’il nous offre que la vision propre au but de l’écrit, et qu’il a été rédigé dans des conditions loin d’être idéal pour un ouvrage de cette profondeur.

Nouvelle : Le lointain royaume des dunes

« En garde ! »

            Ce cri, je le jetai à un ptérodactyle fonçant sur moi à toute allure. En vain. Malgré mon ordre, pourtant proclamé avec autorité, il ne put résister à l’envie de chair fraiche et me frôla juste au-dessus de la tête en écorchant mon dos de ses griffes, me faisant perdre mes lunettes dans le processus. C’était la première fois que je m’éloignais de mon cher royaume pour me retrouver dans les dunes sablonneuses du pays interdit qu’on appelait « le lockout ».

            Mais je m’égare et vous entraine à la fin d’une aventure extraordinaire de plusieurs heures, qui s’amorça au début d’un après-midi ensoleillé du mois de juillet, il y a de ça très longtemps.

Nous commençâmes donc notre périple à la lisière du bois, en nous défiant vigoureusement à l’épée. La raison de notre mésentente reste inconnue et d’une importance mitigée. Il y avait le trésor des ogres, bien sûr, mais aussi le désir de sauver la princesse aux longs cheveux blonds, aux lèvres pulpeuses, au décolleté plongeant et aux jeans savamment déchirés (tiens, tiens… notre grâce en détresse ressemblait à s’y méprendre à Samantha Fox, qui l’eut cru !). Je dois avouer qu’en tant que Dame Caroline, et bien que je fusse également un chevalier aguerrit (ou est-ce chevalières ? Peu importe au fond !), ce désir de devenir le héros du jour pour la belle en danger était plus du gout de Sir Daniel que du mien. Perso, j’y étais plus pour le magot et l’aventure ; la poufiasse, je n’en avais rien à cirer. Donc, malgré mon trou de mémoire sur les raisons intrinsèques de cette discorde, c’était sans contredit l’appât du gain qui nous faisait nous entretuer en dépit de notre lien filial. Notre duel prit toutefois un tour inattendu à l’instant où des trolls, la première ligne de défense des ogres, cherchèrent à nous coincer sur le bord d’un précipice. Très peu d’options s’offrirent alors à nous afin d’échapper à une mort atroce certaine; nous jetâmes un coup d’œil vers le profond gouffre : le chemin étroit couvert de glaise et d’eau ruisselante nous défiait de tenter notre chance dans cette direction… et de risquer de passer le reste de nos vacances avec une jambe plâtrée. En contrebas, des branchages épineux dansaient une valse scintillante avec le ruisseau, éclairé périodiquement par les rayons du soleil se faufilant à travers les cimes, transformant la noirceur des profondeurs en rivière de diamants. Les carcasses de voitures rouillées détournant le courant apportaient une touche sinistre à ce parcours tortueux qui ne semblait pas de tout repos. Qui sait, un gnome se vautrait peut-être sur un siège ou bien sur le plancher. Pourquoi prendre le risque de mourir désarticulé ou bien empoisonné ? À cet instant, un sorcier nous aurait bien été utile.

            Dépourvus de cet atout magique, nous regardâmes dans toutes les directions et trouvâmes enfin un petit sentier sinueux à travers la dense forêt. Sans même penser aux dangers qui nous guettaient par-delà les terres connues, nous nous lançâmes dans une course effrénée, évitant de justesse les obstacles se jetant sur notre parcours, usant de toute notre adresse pour éluder les méchantes fées tentant de s’accrocher à nos cheveux.

            C’est alors que mon cousin se prit le pied dans une racine et s’écorcha vilainement le genou.

            « Allez, Sire Daniel ! Ne traine pas ! »

            Il se releva péniblement, s’inquiétant quelque peu de son short neuf maintenant tâché de terre et d’herbe, et nous nous remîmes en route en nous enfonçant toujours plus loin de notre royaume. Est-ce que la mère de Sir Daniel rougirait de colère en voyant le dégât ? Cette question épineuse ne perdura que quelques secondes ; nous devions rester alertes et n’avions pas le luxe de nous égarer vers des pensées aussi frivoles, car toute notre vigilance était requise. Il n’y avait pas âme humaine à proximité ; que des oiseaux, des insectes, et les êtres étranges qui peuplaient ce monde enchanté que nous bâtissions au gré de nos fantaisies.

            Soudainement, au détour du chemin, nous arrivâmes au pays interdit, et ce, sans rencontrer aucune autre force hostile à notre quête. Cet endroit que nos frères avaient conquis à dos de motocross, mais qui était hors des limites acceptables du royaume des jeunes chevaliers que nous étions. Je réalisai alors que j’étais loin… trop loin. La peur me prit au ventre et c’est là, au moment où je m’y attendais le moins, à l’instant où nous longions l’orée de la forêt, que l’attaque du ptérodactyle s’abattit sur moi. Une des lentilles de mes lunettes tomba par terre, la minuscule vis introuvable sur le sol couvert de feuilles et de branches. Que dirait ma mère lorsqu’elle apprendrait que j’avais cassé mes lunettes au cours de ma toute première escapade de l’été ? Je me mis soudainement à pleurer, fatiguée de cette course à travers les bois et incapable de voir correctement devant moi, en voulant à mon cousin d’avoir fait tomber mes lunettes et pincé durement mon dos pour imiter la griffure de la méchante bête. Bien que notre cavale vers le lookout nous eût paru d’une durée plutôt brève, nous nous étions éloignés beaucoup plus qu’anticipé. Ce sont deux enfants sales, épuisés et constellés de piqures de moustiques et de mouches noires qui sortirent de la forêt après des heures de vagabondage. Nos parents étaient dans tous leurs états, hésitant entre nous gronder, et même — oh sacrilège — nous donner une bonne fessée pour la frousse immense que nous leur avions fait subir, et nous serrer dans leur bras, heureux de nous retrouver sains et saufs. Les livres dont vous êtes le héros nous avaient apporté près de cinq heures d’aventure… et nous procureraient encore de nombreux moments fabuleux durant les jours de pluie et de mauvais temps, lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire à la campagne que de nous plonger dans nos livres-jeux, à vivre de nombreuses péripéties à l’abri des dangers réels.

            Ce souvenir que je considère maintenant comme si précieux, soit celui de la première fois où je découvris la carrière de sable mythique dont mon grand frère me parlait avec délice, est accompagné de la première fois que je réalisai en tant qu’adulte que cette jeunesse où seuls les dragons, les trolls, et autres bêtes fantastiques comptaient, était en fait une époque révolue, celui où deux enfants pouvaient parcourir la forêt sans surveillance parentale, sans craindre qu’un pédophile ou bien un meurtrier se faufile au détour d’un arbre ou d’un sentier pour transformer leur après-midi de rêve éveillé en cauchemar véritable, leurs corps meurtris jetés sans cérémonie dans un fossé. Celui où nos étés n’étaient pas occupés à jouer à des jeux vidéos, à texter ou bien à surfer sur les médias sociaux. On finissait nos journées en étant crasseux, écorchés, épuisés — et constellé de piqures d’insectes, sans même se soucier une seconde du virus du Nil occidental ou bien de la maladie de Lyme —, mais nous dormions du sommeil du juste en sachant que les ennemis combattus étaient fictifs, que nous ne risquions pas de devenir victimes d’un monstre de chair et de sang, bel et bien humain, comme nous.

            Et maintenant, j’apaise mon sommeil troublé des crimes de cette humanité malsaine et polluée en me rappelant, avec une douce nostalgie, que j’ai un jour survécu à l’attaque d’un ptérodactyle, dans le lointain pays des dunes sablonneuses.

MON ANNÉE C

Cela fait maintenant une année jour pour jour que mon quotidien ainsi que celui de la plus grande partie de la population mondiale fut bouleversé. La date ne fut pas la même pour tous, mais le 16 mars fut la mienne. Si ce n’était pas du fait que des gens meurent, que d’autres tombent malades à des stades plus ou moins graves selon les cas et que plusieurs souffrent toujours monétairement du grand C — la Covid, le Confinement, la Crise sanitaire — je dirais que cette pause de la vie communautaire est arrivée à point dans ma vie (comme quoi, parfois, le malheur des uns fait le bonheur des autres).

Petit retour de 365 jours et des poussières en arrière ; je couvre depuis déjà deux semaines pour une collègue et j’ai trois avocats à ma charge. Il faut aussi comprendre que j’ai couvert pour cette même collègue presque trois mois à l’automne précédent à cause de son opération au genou. Je suis fatiguée mentalement et physiquement, autant en raison de cette surcharge de travail que par le fait que la déprime hivernale est encore présente dans mon système. Le printemps pointe le bout de son nez, mais ce n’est pas encore ça. Je m’énerve facilement pour des broutilles et mon visage se parsème de plaques rouges au moindre stress. Pour ajouter à cette fébrilité que je ressens dans toutes les fibres de mon corps, on m’avise la veille que je devrai encore couvrir ma collègue pour deux semaines puisqu’elle revient du Mexique et que la quatorzaine était déclarée obligatoire au bureau à partir du lundi pour les gens revenant de l’étranger. Ce vendredi-là, le 13 mars, la goutte qui fait déborder un vase déjà tellement plein que quelques gouttes s’échappent déjà du rebord pour glisser jusqu’au plancher et nourrir une flaque sans fond. Il faut comprendre que je suis une personne logique qui déteste l’incompétence et l’inefficience ; j’ai alors un désaccord avec un membre de l’équipe de comptabilité à propos d’une série de procédures inutiles et sans fondement. On sait bien qu’il n’a que cela en comptabilité et qu’il ne sert à rien d’argumenter… mais bon, mon propre pragmatisme prend le bord et je « pète ma coche » comme on dit. Vous connaissez cette sensation, cette petite voix qui tente de vous raisonner lorsque vous savez pertinemment que vous faites une montagne d’un petit tas de poussière et que, malgré son sage conseil de prendre une grande respiration et de passer à un autre appel, vous vous entêtez à vous exciter jusqu’à en trembler de rage ? Eh bien, j’en étais là, au point où le plus sénior des trois avocats m’a fortement suggéré de prendre une fin de semaine de trois jours, bien qu’il n’y eût personne pour me couvrir durant cette journée de congé supplémentaire.

C’est vendredi treize, je ne pouvais pas échapper à la goutte de plus, mon vase débordant déjà comme une fontaine ; juste avant de partir, j’apprends par une avocate (qui trouve ça hilarant) que l’un des avocats avec qui je suis en contact très souvent revient d’un voyage aux États-Unis, mais qu’il ne fera pas la quatorzaine, car il arrive en voiture aujourd’hui et que notre règle de confinement ne commence officiellement que le lundi suivant (pied de nez à tous, mes amis !). On se rappelle que je dois pourtant couvrir pour une collègue qui doit faire la quatorzaine pour la même raison — le retour d’un voyage. J’appelle alors les ressources humaines pour me plaindre. Je ne veux pas attraper un virus parce qu’un avocat est considéré comme plus important qu’une adjointe et que, par conséquent, le virus le sait et il va bien sûr l’épargner, lui et tous ceux qui le côtoient (c’est intelligent ces petites bêtes-là !). Je débats avec eux en demandant combien de collègues revenant de voyage sont ainsi exemptées de l’obligation d’effectuer une quatorzaine grâce à leur statut supérieur sur la chaine alimentaire. Les discussions escaladent plus haut dans la hiérarchie, mais j’apprends le samedi matin que l’avocat a eu gain de cause. Je fais de l’anxiété toute la fin de semaine… pour rien au fond. C’est la débandade : les gouvernements ontarien et québécois mettent leurs provinces respectives en état d’alerte et je reçois un message du bureau : tout le monde est en arrêt le lundi tandis que la haute direction évalue ses options en urgence. Les jours suivants, l’équipe des TI s’arrache les cheveux pour brancher à distance plus de 1500 employés de soutien administratif et faire parvenir des ordinateurs à ceux qui n’ont pas l’équipement nécessaire à la maison. En quelques jours, nous sommes de nouveau fonctionnels à presque cent pour cent.

C’est la quatrième dimension ; le virus provenant de la Chine est désormais à nos portes. Ce n’est plus simplement une nouvelle internationale dont on prend distraitement connaissance avant de la balayer du revers de la main ; ça devient local, et ça, nous n’y sommes pas habitués. Le H1N1 était passé un peu plus de dix ans auparavant, mais, semble-t-il, un peu en coup de vent, rapidement maitrisé. Mais là, l’ouragan nous frappe de plein fouet et se sera long. À quel point ? On ne le sait pas encore à ce moment-là et nous pensons tous à quelques semaines voire quelques mois tout au plus. Quelle innocence !

Mon mari et moi faisons partie des chanceux, des privilégiés. Nous travaillons tous les deux dans des domaines qui nous permettent de continuer à travailler sans compressions salariales (moi pour un cabinet d’avocats et lui comme chauffeur-livreur de nourriture dans les épiceries). Notre quotidien est déjà un confinement en quelque sorte ; nous voyons peu de gens et restons le plus souvent chez nous de toute façon, nous ne souffrons donc pas de l’isolement obligatoire. Nous avons un grand terrain qui nous occupe et qui nous permet d’avoir de l’espace de mouvement. Pour moi, cette vacance de mes collègues (et les deux mois de baisse de régime qui suivent la mise en pause d’une partie de la population mondiale) est l’équivalent d’une cure de repos ; il ne faut pas se mentir, j’étais au bord du surmenage professionnel.

On regarde les nouvelles, les gens sont quand même optimistes, on voit des arcs-en-ciel et des « Ça va bien allez » apparaitre aux fenêtres des résidences, des commerces et sur la voie publique. À Infoman, les gens essayent d’en rire un peu et de voir un côté positif en proposant des activités abracadabrantes à exécuter à la maison afin de faire de l’exercice et de divertir les enfants qui tournent en rond, parfois dans de petits appartements pas plus grands que la paume de ma main. Rendu à l’été toutefois, on comprend bien qu’un retour à la vie d’avant est encore loin… plus qu’on l’aurait pensé. Comme nous l’a d’ailleurs dit à plusieurs reprises notre CEO, ce ne sera pas une course, mais un marathon. Il avait vu juste et on commence tous à en prendre conscience. Mon mari et moi prévoyons le coup : nous commençons les commandes d’épicerie en ligne (quelle belle invention !) afin d’éviter des contacts humains inutiles et je commence à consulter des sites preppers*. On a beau ne pas être l’équivalent de la cigale qui danse tout l’été sans penser à l’avenir, on n’est tout de même pas la fourmi non plus et nous décidons d’y remédier quelque peu. On s’équipe de nourriture longue durée, on fait des réserves d’eau, on prépare des sacs d’évacuations d’urgence (même notre chatte Leeloo a son go bag !).

L’avantage d’être rivé à son ordinateur à la maison au lieu d’un cubicule sans fenêtre est que je peux voir à l’extérieur et adopter un rythme plus lent puisque je n’ai pas de voyagement à faire. Je fais de grandes marches à travers le village durant l’heure du diner, je pratique quelques mouvements de taïchi pour me recentrer sur moi-même et éliminer complètement cette rage et cet épuisement qui m’habitent depuis plus longtemps que je ne l’aurais pensé, je soigne mon esprit abimé (je commence tout juste à ressentir tous les bénéfices de cette pause d’un an de la vie communautaire dont je n’échappe pas au bureau ; j’en avais besoin on dirait !). Je garde de belles images dans ma tête afin de pouvoir les ramener à la surface plus tard lors des moments de stress, comme cette fois lors d’une journée ensoleillée de juin où, faisant mon taïchi dans ma cour arrière (qui fait face à un grand champ, aucune maison à l’horizon) une brise de vent emporte des fleurs de mes deux pommiers en une danse joyeuse autour de moi ; magique !

L’automne arrive (plutôt gris et morne) et les gens commencent à devenir plus agressifs lorsque les restrictions se multiplient et que les masques deviennent obligatoires. Qui aurait cru, un an auparavant, qu’être en groupe de dix personnes chez soi, de faire une visite à ses parents, frères et sœurs, de se tenir à moins de deux mètres de distance de quelqu’un, ou encore de se promener en sens inverse des flèches dans un commerce ou de ne pas mettre un masque couvrant une partie de notre visage dans un lieu public seraient vu comme infraction ? Pas nous, les Canadiens. Ce genre de truc n’arrive que dans les autres pays, pas dans celui des libertés ! On a de la difficulté à comprendre, à s’adapter et, surtout, à obéir. Les affiches d’arc-en-ciel dans les fenêtres se décolorent et se décollent, celles se trouvant à l’extérieur s’envolent au vent en compagnie des feuilles mortes des arbres. Je ne sais pas si c’est un effet secondaire des restrictions qui pleuvent sur nous, mais nous voyons également apparaitre des restrictions dans la liberté d’expression même ; certaines personnes, groupes, médias (appelons-les « wokes »), nous forcent à penser et à nous exprimer d’une certaine façon, sans distinction ni nuance, à défaut de quoi on est catégorisé. C’est d’ailleurs dans cet environnement malsain de la parole et de la pensée correctes obligatoires que j’ai lu le classique 1984 de George Orwell, dont j’ai d’ailleurs fait une critique.

Ici dans mon petit village de l’est de l’Ontario, nous sommes en quelque sorte protégés de toute cette folie. Les gens mettent leurs masques sans chigner, ils essayent le plus possible de se tenir à distance dans les commerces (mais ce n’est bien sûr pas toujours possible), on ne fait pas de crise si un commerçant nous demande de bien vouloir nous laver les mains ou de les désinfecter avant d’entrer dans son commerce, on se dit « bonjour » d’un sourire et d’un signe de tête lorsqu’on prend une marche à l’extérieur — même si l’un des deux marcheurs doit aller dans la rue pour respecter la distanciation physique — on est à environ cinquante kilomètres de la « grande ville » la plus proche, où se trouvent les énervés. Nous, on tente simplement de soutirer le meilleur de la situation sans faire de vagues, puisqu’au fond on est tous dans le même bain, aussi bien s’aider à nager au lieu d’essayer de se noyer mutuellement pour un oui ou un non.

Certains m’ont demandé si je redoutais le retour au travail après avoir travaillé si longtemps de la maison. La réponse est non, je n’ai aucune appréhension. Je sais que mon employeur demandera un retour au travail pour tous les employés que lorsque ce sera sécuritaire de le faire. Je prends conscience tous les jours de la chance que j’aie et je garde une routine de travail depuis le début ; je n’en suis pas à mon premier rodéo à travailler à partir de mon domicile. Les deux premières semaines du retour seront plus difficiles, bien sûr. Me remettre à conduire cent kilomètres par jour, dont une partie dans la circulation de l’heure de pointe du centre-ville, arriver à la maison à l’heure où, depuis un an, j’ai déjà terminé de souper, côtoyer des dizaines de personnes tous les jours… ce sera une réadaptation, c’est certain. Toutefois, je n’ai aucune anxiété à cette perspective parce que ce retour à la normale voudra également dire que nous avons finalement traversé la tempête et que nous en sommes sortis transformés. En tous cas, moi, j’en serai sortie transformée, autant au niveau personnel que professionnel.

Encore une fois, je cite notre CEO : ce sera un retour au « nouveau normal ». On ne sait pas encore de quoi il sera fait, mais notre vie d’avant est loin derrière et nous devrons faire face à de nouvelles réalités, quelles qu’elles soient. Un mode d’hygiène plus draconien dans les lieux publics, garder une certaine distanciation physique, moins d’embrassades ou de poignées de mains non nécessaires et, surtout, la réalisation que notre vie n’est pas acquise et que notre monde peut être mis sens dessus dessous d’un moment à l’autre. En tant que société, nous passerons à travers, mais ce ne sera pas sans conséquence. Nous fûmes chanceux : ce virus aurait pu être beaucoup plus dévastateur. Je crois aussi que le monde entier aura fait un bond en avant, chaque guerre ou tragédie apportant généralement son lot de positivité — comme si bien dit dans le film Vanilla Sky : « the sweet is never as sweet without the sour » (« le miel n’est pas vraiment le miel sans le vinaigre » dans la version française du film). Je suis convaincu (du moins, j’espère fortement) que les progrès technologiques résultant de cette distanciation physique et sociale recommandée — que ce soit les différents logiciels permettant la communication vidéo et le travail à distance, une augmentation du nombre de personnes étant connectées à l’Internet haute vitesse, la possibilité de commander en ligne et de ramasser aux magasins et restaurants locaux (communément appelé le « curbside pickup », soit le ramassage en bordure du trottoir) ou bien les avancées médicales grâce à l’ARN, qui permettront certainement de faire un bond dans le traitement d’autres virus, mais aussi de diverses maladies (ne pensons qu’au cancer, un autre C dont on voudrait bien se débarrasser) — sont là pour de bon. Si du positif ressort de cette attaque virale sur notre quotidien et nos vies, les pertes encourues n’auront pas été en vain. Mais il ne faudra pas s’assoir sur nos lauriers ; ne vous méprenez pas, ce ne sera pas le dernier coup dur que nous recevrons d’un virus… mais cette fois, il faudra qu’on soit prêt, autant d’un point de vue procédural, matériel que de celui de nos réactions individuelles devant l’adversité. Il faudra s’attendre à faire des sacrifices sans, cette fois, crier au complot ou au bris des libertés et faire comme bon nous semble au détriment de la sécurité des autres. C’est dans l’unité que nous vaincrons. Nous ne l’avons pas compris cette fois, mais c’est l’apprentissage fait de l’expérience provenant de l’inefficacité de notre attitude égocentrique passée qui démontrera notre intelligence collective à faire face à une future adversité.

* J’ai en grande partie consulté le site web Québec Preppers (comme dans tout cependant, il faut savoir en prendre et en laisser). Pour certains équipements de survie et de la nourriture très longue durée, je suggère également l’entreprise canadienne Total Prepare.

Critique littéraire – 1984

Par choix et conviction, j’ai évité jusqu’à maintenant de critiquer un livre publié traditionnellement, surtout un classique de la lecture britannique. On peut donc considérer cette exception comme étant celle confirmant la règle !

 Synopsis

« 1984 » est un roman philosophique et d’anticipation publié en 1949, dans lequel Orwell dessine un monde totalitaire dans lequel les idéologies ont triomphé de l’individu. Le monde est divisé en trois grandes ères géopolitiques en guerre : Eurasia, Estasia et Océania, toutes totalitaires, dirigés par des partis communistes qui se rêvaient au départ agents de libération du prolétariat. Le personnage principal, Winston Smith, travaille au Ministère de la Vérité, où il révise l’histoire pour la rendre adéquate à la version du Parti. Smith est donc un personnage lucide sur les manipulations opérées par le Parti, mais il dissimule ses opinions. Smith décrit la société qui l’entoure : la délation généralisée, la négation du sexe et de toute sensualité, la police de la pensée et de la langue, et surtout la surveillance de Big Brother, un système de caméra, réduisent l’individu à néant et l’isolent. Mais la rencontre avec une jeune femme, Julia, le pousse à transgresser les règles du parti : ils font l’amour et rêvent à un soulèvement de la population. Trahis par un de leurs « amis » (O’Brien), ils sont arrêtés, torturés et rééduqués…

Critique de l’œuvre

De cette œuvre de George Orwell — que j’ai décidé de lire en version originale anglaise — nous vient le célèbre terme « BIG BROTHER », principalement utilisé de nos jours pour qualifier les pratiques de surveillance portant atteinte à la vie privée du peuple.

Il faut lire cette œuvre en gardant en tête qu’elle fut écrite en 1948 (Orwell ayant simplement inversé les deux derniers chiffres de l’année pour créer 1984). Bien que la télévision fût déjà inventée à cette époque, il était novateur et à l’avant-garde d’imaginer qu’un petit écran au mur dans chaque foyer (appelé « telescreen » ou « télécran ») puisse à la fois diffuser des images et en recevoir en plus d’écouter toutes vos conversations et de pouvoir vous parler si requis. L’auteur a également pris la peine de créer un nouveau langage, appelé « newspeak » (ou « novlangue »), une langue réduisant dramatiquement la grammaire et le nombre de mots afin d’endiguer toute possibilité d’avoir des idées subversives, par manque de moyen pour les exprimer. Ces nouveaux mots pavent ainsi la voie à un contrôle de la population par le mode de pensée, comme « crimestop », décrivant le processus d’élimination de toute pensée anticonformiste allant à l’encontre des idéologies du Parti, ou même « doublethink » (ou « doublepensée »), qui décrit l’acte de croire simultanément à deux idées mutuellement contradictoires.

J’espère que je n’ai perdu personne en cours de route ? Accrochez vos tuques, je me lance !

Il est évident que le Parti menant la population d’Océania à la baguette décrit un régime totalitaire fortement inspiré du nazisme ; même le portrait de Big Brother semble être le visage de Hitler. N’empêche, la philosophie derrière le régime du parti est applicable à plusieurs réalités de notre société moderne. Par exemple, le « crimethink » (ou le « crime de la pensée ») est l’action intellectuelle d’une personne qui a des idées politiquement inacceptables. Ça ne vous rappelle rien dans le contexte de censure que nous subissons actuellement au Québec ? La mise à l’index par l’Association des libraires de la liste de lecture du premier ministre, François Legault, qui ose proposer un ouvrage considéré comme subversif (« L’empire du politiquement correct » de Matthieu Bock Côté) par les wokes… le lynchage d’une professeure de l’Université d’Ottawa pour l’utilisation du mot « nigger » — et ses profondes excuses, demandant même à ce qu’une liste des mots n’étant autorisés soit fournie par le recteur —, bien que le terme fût employé dans un contexte intellectuel et pédagogique… la suspension d’une professeure de l’Université Concordia pour avoir cité l’ouvrage de Pierre Vallière « Nègres blancs d’Amérique » dans son cours, et le renvoi déguisé d’une animatrice de la CBC pour avoir également cité cette œuvre lors d’une réunion de travail… le fait que nous sommes catégorisés comme racisme si l’on adhère pas à la théorie du racisme systémique de la société blanche canadienne et québécoise… le fait que nous ne pouvons plus utiliser des termes comme « madame » et « monsieur » pour ne pas froisser ceux ne s’identifiant pas à l’un de ces groupes (ou bien s’identifiant au groupe opposé à leur désignation de naissance) et que nous devons favoriser les termes épicènes, etc.

Dans le contexte actuel, on peut considérer que les wokes (c’est-à-dire les militants de toutes formes d’injustice et d’inégalité, allant de l’oppression qui pèse sur les minorités en passant par le fascisme, le sexisme, les préoccupations environnementales, etc.) remplacent facilement le Parti d’Océania, les membres du Parti (les deux paliers se trouvant au-dessus des gens du peuple) sont tous les membre de la classe politique, les membres des médias, les artistes, les recteurs et les enseignants qui s’insurgent haut et fort contre toute possible forme d’oppression à la mode (réelle ou imaginaire) afin de se conformer au dogme du jour en espérant que personne n’est en mesure de lire leurs pensées ambivalentes sur le sujet, digne d’un impardonnable « crimethought ». Même le département dans lequel travaille notre Winston Smith (si vous avez suivi, c’est notre personnage principal), le « minitrue » (le « ministère de la vérité », qui est lui-même son contraire, car il fait dans la falsification du passé) me fait penser aux tentatives du « reste » du Canada de minimiser l’apport canadien-français dans l’histoire du pays afin de le réduire à non pas un peuple fondateur, mais simplement un autre peuple oppressif blanc et minoritaire ne devant pas avoir plus de droits que les autres groupes minoritaires, incluant la place du français au pays.

Bon, je vais m’arrêter là, car je m’échauffe un peu trop !

Verdict

Donc, un livre très intéressant à lire en gardant en tête sa date de parution tout en l’appliquant à des évènements du présent. Une œuvre qui restera en quelque sorte d’actualité, mais dont la lecture n’est pas donnée à tous par son contexte politique et philosophique. Il y a bien sûr la version originale anglaise ainsi que deux versions en français, soit l’originale rédigée au passé simple et la nouvelle version de Gallimard, rédigée au présent ; à vous de choisir ce qui vous convient !

La beauté de la lecture version livrel*

Pikrepo.com

Je vous prépare mentalement, car j’ai des problèmes logistiques avec le programme de création de livres brochés d’Amazon et il est possible que le dernier tome de ma trilogie, Malaimés, ne soit malheureusement pas disponible en ce format (mais il est PRÉSENTEMENT offert en version électronique sur Amazon et Kobo.

D’accord, je sais, je sais : l’odeur du papier, sa texture, etc. Ahhhh, l’éternelle bataille épique entre la modernité et la nostalgie d’un temps révolu (ou presque… si les disques vinyle existent toujours, alors je présume que les livres papier sont là pour rester encore quelque temps !). Je vous déclare cependant une chose : essayer la lecture électronique c’est l’adopter (et votre portefeuille vous en remerciera !). Ayant des douleurs aux mains dues à l’arthrose, je ne me vois plus tenir un lourd roman pendant des heures ; vivre le livrel !

Il n’est pas nécessaire de posséder une liseuse pour lire en version électronique, surtout si vous n’êtes pas un·e grand·e lecteur·trice ou si vous n’êtes pas encore certain·e de vouloir faire inconditionnellement le saut vers le livrel. Je vous invite d’ailleurs à relire un article que j’ai écrit à ce sujet en 2015 : Entre les deux, mon cœur balance. En lecture électronique, vous avez principalement le choix entre l’EPUB (Kobo) et le MOBI (exclusif à Kindle). Pour ce qui est de la version EPUB, il vous suffit de télécharger un lecteur adapté afin de pouvoir lire sur votre ordinateur, votre tablette ou bien votre téléphone intelligent. En ce qui concerne le format Kindle, il vous suffit d’ouvrir un compte Amazon (facile à créer si vous en avez pas déjà un), et voilà ! Vous n’avez qu’à vous brancher sur le « Kindle Cloud Reader » pour livre sur votre ordinateur ou bien télécharger l’application Kindle sur votre tablette ou votre téléphone intelligent pour avoir accès à votre bibliothèque. Une fois branché, vous pouvez activer la lecture hors ligne pour lire sans être connecté à l’internet.

Habituellement, tous les lecteurs de livrel permettent de modifier l’éclairage du programme, parfois en rajoutant une couleur crème ou rosée afin d’atténuer le contraste noir sur blanc qui peut être difficile pour les yeux à long terme. Il est certain que si vous n’avez pas de problème à investir un peu, la liseuse, avec son encre électronique douce pour les yeux, est l’idéal (voir : E-ink, mon amie !, également publiée en 2015).

Au Québec, les éditeurs traditionnels ne baissent généralement pas le prix de plus de 30 % pour un livrel par rapport à son équivalent papier. Toutefois, si vous désirez varier vos lectures au-delà des auteurs traditionnels ou des traductions de livres anglophones, je vous invite à ouvrir votre champ d’intérêt aux auteur·trice·s indépendant·e·s. Le cout des livres offerts est généralement sous les six dollars (plusieurs d’entre eux font des promotions à moins d’un dollar ou offrent même leurs œuvres gratuitement pour quelques jours) et la grande partie des redevances va à l’auteur.

Il faut vivre avec son temps et s’adapter à la technologie à défaut de quoi on reste ancré dans le passé. Ne condamnez pas le livrel à un rejet catégorique par pure idéologie sans même lui laisser une chance de gagner votre cœur !

* Le livrel est à la fois le support électronique sur lequel le livre est lu et son format. Afin de simplifier le texte, le terme conventionnel « liseuse » été employé pour décrire le support sur lequel le livre électronique est consulté.

Nouvelle : Partouse des sens mécaniques

Nouvelle - Partouse des sens mécaniques

Dans une noirceur presque totale, je prends une grande respiration, tentant de calmer la nausée m’assaillant sans relâche, comme les vagues d’une mer agitée se lançant violemment à l’attaque du rivage avant de lui rendre sa liberté quelques secondes plus tard, laissant le sable reprendre son souffle avant d’assaillir la plage à nouveau. Sans relâche. Insidieusement. Une attaque de migraine d’une ampleur cataclysmique. Retour d’urgence du travail en pilote automatique. Un seul désir : arrêter la voiture sur l’accotement et me rouler en petite boule sur le siège arrière en attendant de mourir. La marche d’un zombie aveugle pour me rendre à la chambre, fermer les épais rideaux en catastrophe, les rayons du soleil attaquant le fond de ma rétine comme des javelots lancés avec force et détermination.

On pourrait croire que vivre dans un petit village rural est des plus tranquille et pittoresque. Détrompez-vous. L’amour de la vie d’un campagnard mâle, de l’adolescence jusqu’à sa mort : les moteurs. Les estis de moteurs ! De moto, de tondeuse, de tracteur, de voiture, de camion, peu importe. Le rinçage de bébelles à essence en écoutant une station de radio bruyante, grinçante, avec une caisse de bière cheap à ses côtés. ÇA, c’est leur paradis. Les petits oiseaux gazouillant gaiement, les feuilles se balançant paisiblement à la brise du vent, l’odeur de la pelouse et des fleurs réchauffées par le soleil, ce n’est que pour les « petites madames » ou bien les tapettes. Non, le mâle du terroir, le vrai, il sent l’huile à moteur, le diesel, la transpiration et jouit en utilisant tous ses petits joujoux de mécaniciens, les plus tapageurs méritant l’extase la plus totale, l’éjaculation suprême même, j’en doute à peine. Plus ça fait du bruit, plus que c’est bandant.

Mon voisin ne fait pas exception à ce principe non écrit. De jour comme de nuit. Il ne travaille pas, le bougre. Sur l’aide sociale ou bien dans le recel de trucs volés… Je vote plutôt pour la deuxième option avec tous ses tatouages de têtes de mort, ses cadavres de voitures rouillées dans sa cour, les herbes hautes jamais coupées, le pauvre chien sale et maigre attaché à une trop courte chaine élimée, les gens qui viennent chercher des véhicules de tous genres, de la motoneige en passant par le quatre-roues et la voiture, items pour lesquels les numéros de série ont probablement été raturés grossièrement. Ils ne viennent jamais les porter pour les faire réparer, juste en prendre possession, en passant un motton d’argent de leurs poches sales à celle de mon voisin, et ce, de façon aussi discrète qu’une annonce au néon. En bref, un sans-dessin qui a eu la brillante idée de s’établir à côté de ma coquette maisonnette pour faire son commerce illicite. Et là, tandis que je désire simplement passer l’arme à gauche de douleur, couler avec le navire comme le capitaine d’un vieux rafiot, il commence à faire ce qu’il fait le mieux : être bruyant. Malgré moi, je deviens par extension la voiture malmenée : on lui enlève les bras et les jambes, on joue dans ses entrailles, on retire ses organes, on en remet d’autres. Mon corps est la carrosserie qu’on tente de débosseler à coups de marteau. Des « BRRRR », « BRRRR », qui vrillent mes tympans jusqu’au fin fond de mon cerveau endolori, des « CLAC », « CLAC », « CLAC », qui défonce ma boite crânienne. Je suis sur le point critique de faire passer mes deux mains par chacune de mes oreilles jusqu’à ce qu’elles se serrent la pince au beau milieu de ma matière grise tellement j’appuie pour tenter d’assourdir ces bruits ignobles de carnage. Soudainement, comme une cerise sur le gâteau, et ne voulant surtout pas être reste de cette partouse des sens mécaniques, les cris insignifiants d’un commentateur radio sur la cocaïne ou l’ecstasy tente de prendre le dessus, comme si le type voulait faire oublier qu’il est tellement bas sur l’échelle sociale qu’il doit crier à tue-tête pour attirer l’attention de ses auditeurs, qui n’ont au fond rien à faire de son babillage idiot entre les chansons plus insipides et tonitruantes les unes que les autres. Ils veulent s’assourdir, s’engourdir, rien de plus.

Au beau milieu de l’océan houleux d’une cacophonie métallique gargantuesque, je craque. Je me lève d’un bond, sans même entendre le cri de protestation de mes muscles endoloris, ou la plainte aigüe de mes yeux, de mes tempes, de mon cervelet, lorsque je passe subitement de la position horizontale à la position verticale. C’est aujourd’hui qu’il apprendra comment je m’appelle, qu’il verra que sa liberté s’arrête où celle des autres commence.

Je m’élance pieds nus par la porte arrière comme si j’avais le diable aux trousses, je saute par-dessus la clôture de broche chambranlante comme si c’était un obstacle au quatre-cents mètres haies, j’évite les pièces de carrosseries rouillées — performance digne d’une course à obstacles olympienne —, je passe à côté du pauvre chien, qui me regarde presque en souriant en croyant que je viens le sauver de sa pauvre vie misérable, et j’arrive face à la porte de garage grande ouverte. Une horrible bouche béante me défiant de mettre mon pied à terre une fois pour toutes. Le type debout qui me tourne le dos, une bière à la main, n’est pas ledit voisin. MON taré farfouille sous la voiture, cognant avec vigueur sur une pièce comme si ça changerait quelque chose à l’état général de la ferraille sans roues suspendue précairement sur un cric. Je suis complètement ignorée. Mon arrivée inopinée ne semble pas avoir pénétré le brouillard de leurs esprits. Pourtant, ils devraient voir les gros nuages noirs qui me suivent, la tempête qui se lève à ma suite en ébouriffant ma crinière, le tonnerre digne de la colère de Thor lui-même. Nope. Pas une seule petite réaction. Si ce n’était pas du tapage venant de l’intérieur du garage, on entendrait presque les criquets crier de désespoir à la vue de mon entrée en scène qui tombe aussi à plat qu’une blague de pédé lors d’un festival gais et lesbiennes. Le type au t-shirt sale et aux cheveux gras prend une longue gorgée de bière, qu’il crache partout sur la carrosserie et sur le sol après un commentaire du bidouilleur d’entrailles automobiles, quelque chose de drôle, apparemment. Je ne sais pas. Je ne comprends rien. Mon cerveau semble avoir doublé de volume, mon audition fait défaut, ma vue commence à se voiler. Je vogue dans une mer de mélasse par une nuit brumeuse. Et les deux idiots rient comme des déments. Moi je me consume de douleur, et eux, ils s’amusent comme deux débiles gelés comme des balles. Je m’approche sans délicatesse — j’ai dépassé le stade de la subtilité, des civilités. Je saisis la première chose que je vois à ma droite ; une espèce de grosse clé à molette. Elle fait au moins un demi-mètre facilement et je n’ose imaginer le poids, mais je ne le ressens pas. Je suis un être de douleur, de désespoir, de rage. Une adrénaline malsaine me possède, m’enveloppe, me consume. Mes mains arthritiques n’ont aucune difficulté à se saisir et à soulever ce lourd outil graisseux fait de métal massif. Le taré ne me voit même pas du coin de l’œil. Je pourrais être une mouche virevoltante autour d’un tas de merde que ce serait pareil. Je prends un élan en visant l’énergumène au chandail poisseux en plein visage. Et c’est un circuit mesdames, messieurs, le stade s’emballe, la foule acclame avec déchainement. Il tombe à plat comme un arbre qu’on abat au milieu d’un terrain vague. Sans un seul cri. Le sang chaud gicle sur mon visage, sur mes vêtements. Son nez pendouille par une petite peau, ses gencives ne sont qu’un mauvais souvenir. Il tressaute quelque peu, la réaction automatique des nerfs, j’imagine. Je le regarde comme on étudie distraitement un ver de terre coupé en deux par notre pelle de jardin. L’autre tarla sous la voiture ne s’est rendu compte de rien. Un bruit de plus dans le tumulte environnant, rien pour s’énerver le poil des jambes. Je m’élance à nouveau, visant plus bas cette fois ; un grand coup sur le cric retenant les quelque huit-cents kilos d’acier rouillé. Le soutien bouge un peu, sans plus. Il y a apparemment une limite physiologique à la force de ma colère. Je continue quand même, je n’ai qu’un objectif : le faire taire… pour de bon. Il se rend finalement compte de quelque chose ; « What the fuck, man! ». Beau langage d’attardé, je ne m’attendais pas à mieux. Le voisin glisse sur sa planche à roulettes pour sortir de sous la voiture et rencontre son pire cauchemar. Sa douce et stupide voisine en colère. Il se demande peut-être à ce moment-là quelle merde son pusher lui a vendue. Il n’a pas le temps de s’attarder plus longtemps sur le sujet. Je continue ma besogne ; frapper sur le cric ou son visage, quelle différence ? L’important est d’atteindre mon but ultime, c’est-à-dire le sacro-saint silence. Il est comme une baleine échouée : sur le dos, sans défense. À ma merci. Il y a des os et du sang un peu partout, je suis en train de repeindre l’automobile ; c’est de l’art contemporain. De l’art biologique.

Je m’arrête enfin, mes bras n’en pouvant plus, mon cœur voulant sortir de ma poitrine. Il a eu sa dose de toute façon. Je me traine jusqu’à la radio et, doucement, délicatement, bien que ma main soit tremblante de l’effort qu’elle vient de fournir, je tourne le bouton. Silence. Bénédiction. J’entends une mésange chanter la sérénade, le vent dépoussiérer quelques feuilles. Le ciel se dégage quelque peu, un timide soleil tente de se montrer le bout du nez. Le chien me regarde ; je m’approche, détache sa chaine. Il me lèche les mains en signe de gratitude. Son calvaire est également terminé. Je m’en retourne, mon nouveau compagnon à mes côtés, presque sereine. Malgré ma douleur, qui s’atténue pourtant quelque peu à la pensée du silence durement gagné, j’esquisse un sourire de contentement.

***

J’ouvre des yeux collés par des larmes de douleur maintenant séchées. Je me suis finalement endormie, les mains appuyées sur les oreilles, mes sanglots étouffés par les couvertures. Le silence total m’accueille. Le voisin a cessé son boucan durant mon roupillon. J’ai rêvé que j’arrêtais de faire la cruche qui encaisse tout, celle qui n’ose pas lever le ton et dire sa façon de penser. Je me lève doucement ; le spectre de la migraine est là, mais en sourdine.

Je regarde dans le miroir mon visage ridé taché de mascara. Mes vêtements froissés. Un repassage sera de mise. C’est probablement le moindre de mes soucis au fond, mais je m’en fiche. Demain est un autre jour. Malgré le reflet peu flatteur de mes cheveux en broussailles, de mes yeux rougis et cernés de crevasses bleutées, je ne peux m’empêcher de ressentir un certain soulagement et esquisser un sourire amer et sans joie. Je suis passée au travers. Encore une fois. Je peux désormais aller me doucher, tenter de me préparer un bouillon de poulet et me recoucher. Aussi bien en profiter, le silence n’est pas là pour rester. Il ne l’est jamais.

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

FIN