Nouvelle : Le royaume désenchanté

Nouvelle - Le royaume désenchanté

Le tout commença par une idée simple, un objectif réaliste : être populaire, être aimée. Je me rappelle l’instant exact où je pris la décision de changer les choses. Assez, c’est assez. J’avais acheté une revue pour jeune fille, que je feuilletais en me demandant pourquoi je n’étais pas comme elles. Je lisais des revues parlant de meurtriers en série célèbres, des médecins maudits du troisième Reich, des phénomènes paranormaux. Il devait y avoir quelque chose qui clochait avec moi. Assurément. Je décidai alors de faire une petite liste toute simple, sans savoir que ce simple geste m’amènerait au bord du gouffre, dans une contrée inconnue que j’aurais mieux fait de ne jamais découvrir :

Maigrir

Me maquiller

Mettre des bijoux

Une liste rudimentaire. Inoffensive. C’était aussi banal que d’écrire « pain, lait, beurre » sur un vulgaire morceau de papier avant d’aller à l’épicerie. C’est toujours stimulant de biffer un objectif atteint. C’est plus concret que de se faire croire que nous n’avons jamais eu l’idée en premier lieu. Les paroles et les pensées s’envolent, les écrits restent. Je n’étais cependant pas motivée par ces jeunes filles de magazines. Elles n’étaient que de vulgaires mannequins en deux dimensions, imprimés sur du papier glacé. Irréelles. Non, je voulais être comme les autres étudiantes de ma polyvalente, ces reines incontestables qui étaient aimées et adulées par leurs chevaliers servants chargés à la testostérone, admirées par leurs envieux sujets féminins et craintes par les parias du royaume, dont je faisais partie. J’étais Cendrillon, malmenée par ses immondes demi-sœurs, qui ne voulaient qu’avoir la chance d’être la reine du bal et de rencontrer son prince charmant.

Je décidai donc de me concentrer sur le premier objectif : mon poids. Il me suffisait de faire attention, et le vilain petit canard se transformerait en cygne majestueux. Je ne serais plus invectivée, frappée, ou bien rejetée. Je deviendrais également une souveraine. Je commençai donc à faire une autre liste… c’est rassurant et concret une liste :

10 ml de margarine légère : 35 calories

1 tranche de pain blanc : 60 calories

1 pomme : 150 calories

Je commençai à préparer mes propres repas, à peser et quantifier ma nourriture. La cuillère à mesurer et la balance alimentaire étaient devenues mes sujets, mes amies. Elles m’aideraient à passer du statut de servante à celui de reine. Je commençai à voir des résultats et, au lieu de passer aux autres items de ma liste initiale, je décidai de les agglomérer au premier point, qui allait si bien.

1 sachet de bouillon : 10 calories

1 branche de cèleri : 1 calorie

1 feuille de salade : 2 calories

J’avais maintenant le contrôle absolu sur mon corps, mais je perdais celui sur ma tête. Je glissai lentement vers l’obsession, pas seulement envers la nourriture, qui était devenue mon ennemie jurée, mais envers tout ce qui m’entourait, comme le ménage, les horaires, la routine. Moi, qui avais toujours aimé apprendre, je négligeais mes cours pour planifier mes repas et compter les calories. Je séchai même quelques après-midis de classe pour aller à la chasse aux produits faibles en gras. Mon activité favorite était devenue la revue des allées des différentes épiceries du quartier. J’étais devenu un fantôme arpentant un château gigantesque et découvrant toujours de nouvelles pièces à hanter.

Café, thé : 0 calorie

Pour mon plus grand malheur, je ne m’étais pas transformée en jeune fille populaire. J’étais devenue transparente. Pourquoi mon stratagème ne fonctionnait-il pas? L’obsession augmenta tandis que la dépression s’installa. Mon cœur ralentit dramatiquement, ma pression chuta et les évanouissements commencèrent. Un billet du médecin me permit d’abandonner mes cours d’éducation physique. Je commençai à mettre des gilets de laine et de gros bas de coton sous mes pantalons afin de tenter de me réchauffer en pleine canicule estivale. J’étais frigorifiée jusqu’aux os.

J’avais maintenant un tout nouveau titre de noblesse : anorexie. Maintenant, plus de vingt ans plus tard, les gens osent parfois porter un jugement sur cette maladie, et rejettent du revers de la main mes commentaires sur le sujet. La plupart ne savent pas, ne seront jamais. Paix à leur âme. Moi, je sais, je l’ai connu, je l’ai vaincu. Veni vedi veci… ou presque. Je me rappelle une scène du documentaire « La peau et les os ». Une des jeunes filles, son fragile cerveau monopolisé à compter les calories, ne se rend pas compte qu’elle mange un morceau de peau de poulet rôti par erreur. La terreur s’installe lorsqu’elle réalise son faux pas. Je sais ce qu’elle ressent, je l’ai vécu mainte fois. Personne ne peut comprendre le sentiment de panique totale de ce moment affreux du film. Moi, je le peux. J’ai vécu les crises d’angoisse et de larmes en regardant une salade verte. Le souffle se coupe, l’estomac se serre, les mains tremblent… la terreur est totale. Cela ne m’est plus arrivé depuis fort longtemps, mais la bête est là, aux aguets dans un coin de mon cerveau, attendant l’occasion de se montrer le bout du nez. Je suis ma pire ennemie. Lorsque j’ai revu cette fameuse scène du reportage plusieurs années plus tard, j’ai eu la même réaction que la première fois : « Non! », ai-je envie de crier à l’héroïne sur le point d’avaler un poison mortelle, comme Blanche-Neige mordant à belles dents dans la pomme offerte par la méchante reine. La jeune fille du reportage ne s’endort toutefois pas tout doucement en attendant le baiser du prince charmant… elle va vomir dans les toilettes, complètement terrorisée. La vie est rarement un conte de fées.

Je pourrais dire que l’amour et l’envie d’être normale m’ont en quelque sorte sauvée. Sortir de ce royaume maudit que fut la polyvalente fut également un facteur non négligeable. Cependant, peu importe où j’allais, je n’étais jamais populaire. J’avais fait tout ça pour rien. Ma santé physique était hypothéquée à jamais, mon équilibre mental était juché précairement sur la routine du quotidien et un sentiment d’échec perpétuel s’installa, perché comme une cerise sur le sundae de ce désastre semblable à du cyanure : inodore, incolore, mortel. Le désir de me faire aimer de mes pairs augmenta au même rythme que les revers relationnels. Les montagnes russes émotionnelles continuèrent et je tentai de me faire accepter à tout prix : le gym, les 5 à 7, les discothèques, les beuveries, et les parties privées qui tournent presque à la débauche.

Près de dix ans passèrent. Un jour, sans ne plus vraiment l’attendre, je rencontrai à nouveau l’amour, le vrai cette fois. Celui qui m’apprendrait qu’il ne sert à rien de chercher à tout prix à devenir quelqu’un que je ne suis pas : une femme sociable acceptée de tous. Je fus toujours une solitaire, quelqu’un qui prend plaisir à regarder des films et lire des livres. Je n’ai pas besoin d’avoir une vie extraordinaire : il y a des personnages sur pellicule et sur le papier qui sont des substituts suffisants. La rage et le sentiment d’échec étaient cependant toujours présents malgré tout ce que je possédais. Je voyais le verre à moitié vide au lieu de le voir à moitié plein.

La solution à nos problèmes arrive rarement au moment où l’on en a besoin. On a beau se tenir debout, les bras en croix, en criant « Viens, je t’attends! », rien n’y fait. Le salut fait en général son apparition avec grand fracas, comme un éléphant entrant en trombe dans un magasin de porcelaine. Pour moi, le tout s’est matérialisé sous forme d’inspiration durant un de mes nombreux voyages solitaires en voiture. Une histoire s’imposa à moi, et je décidai de m’y atteler sans attendre. Cela devint une obsession, mais une à laquelle il était inutile de tenter de résister. J’avais des choses à dire, et surtout, des sentiments à exprimer. Je pris trois ans à coucher sur papier un roman de science-fiction qui me permit de réaliser que j’étais capable de mener un projet positif à bien. Pas besoin de psychologues ou de médicaments lorsqu’on a la chance d’écrire. Bien que mes histoires soient fictives, mes personnages portent tous une petite partie de mes stigmates en eux : la peine, la rage, le désespoir, la vengeance, la violence… mais aussi l’amour et l’espoir. Je sais par expérience que je peux réussir ce que j’entreprends, j’ai toutefois payé cher cet apprentissage.

J’avoue en toute honnêteté que les médias sociaux m’ont permis de prendre une douce et méchante revanche : certaines de ces reines du passé ont perdu leur couronne en cours de route et sont tombées de leur trône royal. Elles vivent maintenant dans les bas-fonds de leur fief, léchant leurs plaies comme des chiens galeux. Je prends parfois un malin plaisir à lire leurs déboires et à en rire intérieurement. Ce n’est pas empathique, c’est même bas. Très bas. Je ne suis pas parfaite. Je n’ai jamais dit que je l’étais d’ailleurs. C’est tout simplement la vie au sein du royaume désenchanté qu’est le nôtre.

La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

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Nouvelle : Viande hachée

Viande hachée

**** AVERTISSEMENT : Langage pour public averti. Descriptions graphiques pouvant ne pas convenir aux cœurs sensibles. ****

Ces satanés trous de serrure… ils nous montrent ce qu’on veut bien y voir. J’y ai vu des trucs, mais ma grand-mère n’y apparemment rien aperçu. Un trou de serrure magique, sélectif. Plutôt de l’aveuglement. Qu’ai-je entraperçu, vous demandez-vous, à travers ce minuscule trou de métal brossé, encastré dans une vieille porte de la ferme de mes grands-parents ? Cette porte était pourtant identique aux autres, à la différence qu’elle portait la mention « Léa » écrite en rose sur une petite plaque de bois bordée de papillons en papier. Lorsque je repasse les films de ces visions volées à la nuit, ils ont la forme d’un triangle surmonté d’un cercle.

C’est le cri étouffé qui m’a réveillé. Était-ce simplement un hibou dans la nuit, les réminiscences d’un cauchemar dont je ne me souvenais déjà plus, les ronflements de mon grand-père ? Je l’entendis à nouveau. C’était peut-être Léa qui faisait un cauchemar ; elle en faisait beaucoup depuis la mort tragique de nos parents (comme si le mot « mort » n’allait pas toujours avec « tragique »… quel beau pléonasme). Je m’approchai à pas de loups, tentant de ne pas faire craquer les vieilles planches de la maison centenaire, et collai mon œil sur le trou sans clé (il n’y avait que le garde-manger qui en avait une, bien gardé dans la poche du tablier de mamie). C’était la pleine lune, et la lumière de l’astre illuminait la chambre par la fenêtre sans rideau. Elle avait la caresse de la lune et moi l’arrogance du soleil… j’aurais préféré le contraire afin de pouvoir faire la grasse matinée. Au fond, quelle en aurait été l’utilité puisqu’il avait les œufs à ramasser, les vaches à traire, les cochons à nourrir… mais je m’égare, je tente de retarder le moment de vous en parler, de me rappeler, de voir, encore et encore.

Donc, par la petite ouverture, j’entrevis tout d’abord la jambe de Léo, ensuite celle de mon grand-père. J’étais confus. Je tournai encore un peu la tête, tentant de comprendre ce que je voyais : papi était étendu sur Léa. Il lui tenait le visage enfoncé dans l’oreiller et il bougeait au-dessus d’elle. Je n’y ai bien sûr rien compris… À cinq ans, c’est normal. J’ai cru… je ne sais pas quoi exactement. Je courus réveiller ma grand-mère, pensant qu’elle pourrait les aider, peu importe quel était leur problème. Parce qu’il y avait assurément un problème quelque part. La nuit on dort, on ne joue pas à saute-mouton. Au pire, on les compte pour s’endormir, sans plus. Grand-mère regarda à son tour, et me dit, après un soupir par le nez : « retourne dans ta chambre Benoit. Oublis tout ça. ». J’ai compris… beaucoup plus tard. Grand-père était en train d’enculer vigoureusement Léa. Mille pardons ! Je vous choque par mes propos trop crus pour vos chastes oreilles ? Je pourrais, bien sûr, être plus diplomate et dire « sodomiser », mais lorsqu’un homme de soixante ans introduit son pénis de force dans le rectum de sa petite-fille de dix ans, c’est de l’enculage pur et simple, n’êtes-vous pas d’accord avec moi sur ce point ? Où en étais-je déjà ? Ah oui, le fameux soir. Je tentai bien d’interroger ma sœur sur le sujet le lendemain, mais elle éclata en sanglots en me disant de fermer ma grande gueule. Je fus choqué : elle ne m’avait jamais adressé la parole de cette façon. Je me retournai, la gorge serrée, et me promis de ne plus jamais mentionner quoi que ce soit. Je l’aimais trop pour qu’elle me haïsse en retour. Même lorsque je saisis enfin ce dont il avait été question, plusieurs années plus tard, les images en trou de serrure gravée à toujours sur ma rétine, je ne pipai mot. J’ai tenté d’oublier, comme elle semblait avait fait et, surtout, comme elle me l’avait ordonné. C’est si petit un trou de serrure, j’aurais pu mal voir… des dizaines de soirs. C’est à l’overdose fatale de Léa, qui se vendait comme une sale marchandise pour avoir sa dose qui lui ferait tout oublier pour quelques heures, que j’ouvris enfin les yeux.

Ce qui m’amène à mon dévouement des deux derniers mois à m’occuper de mes grands-parents sur leur ferme (presque vide d’animaux maintenant, la santé des octogénaires n’étant plus trop au rendez-vous). Je suis debout face à papi, une pince à linge sur le nez, en train de lui faire manger sa viande hachée. Pourquoi la pince ? C’est qu’il baigne dans ses excréments, son urine et son sang depuis quelques jours maintenant. Il ne peut pas aller aux toilettes puisqu’il est attaché, nu, sur une vieille chaise en bois au milieu de la cuisine. L’hygiène n’est plus au rendez-vous ; c’est ça la vieillesse, je suppose. Je le regarde vomir une autre portion de viande et, à l’aide d’une cuillère et de toute ma patience, je ramasse la substance sur son torse et son menton et la lui remets dans la bouche. Comme on le fait à un bébé de quelques mois. Si à la naissance on savait qu’on finirait notre vie comme on l’a commencée, merdeux et baveux, on ne perdrait peut-être pas tant de temps à apprendre à se mettre propre. Il n’est pas question que le vieux gaspille le repas que je lui ai préparé de mes blanches mains. Mes grands-parents détestaient le gaspillage de nourriture lorsqu’on était enfant, au point de m’avoir laissé poireauter à la table de la cuisine, du souper jusqu’au déjeuner le lendemain matin, devant des rognons répugnants. Maman avait une cuisine raffinée… mais un accident de la route nous a parachutés chez nos aïeuls. Si au moins papa s’était pas fait sauter la cervelle par désespoir. Pfiou ! Mélancolie, quand tu me tiens.

Où en étais-je ? Ah oui : Grand-père étant déjà à moitié gaga, j’ai commencé par grand-maman. Il faut punir les enfants qui ont été méchants, non ? J’ai donc pris une cuillère — eh oui, la même que celle que je tiens actuellement à la main — et je lui ai lentement insérée au-dessus de l’œil en pressant jusqu’à ce que sa peau ridée et séchée se brise. J’ai continué mon chemin en poussant légèrement vers le bas afin de détacher son globe oculaire du nerf optique.

« Mamie, arrête de bouger ! Je l’ai crevé, là… »

L’humeur aqueuse se mêla au sang et aux larmes ; c’était d’un gâchis sans nom. Moi qui voulais les mettres dans un joli bocal, c’était raté maintenant. Je déteste exécuter une tâche minutieuse dans un environnement non propice. Leurs cris m’ont donné une de ces migraines ! Au fait, retenez vos récriminations outrées : je vous rappelle que ses yeux étaient déjà défaillants à l’époque : elle n’a rien vu par le trou de la serrure. À quoi bon les garder alors ? Papi dans sa chaise, criant et pleurant toutes les larmes de son corps, se débattant comme un diable dans l’eau bénite. Quel comédien celui-là ! Il se foutait bien de sa très chère épouse lorsqu’il baisait ma sœur, soir après soir. J’ai essayé de lui faire avouer la vérité à l’aide de quelques taloches, mais la seule réponse intelligible que j’ai reçue fut : « Heu… Léa ? Qui est-ce ? » J’aurais dû me réveiller et agir avant son Alzheimer, ça aurait été plus drôle… enfin, plus si-gni-fi-ca-tif (je vois bien que vous me détestez déjà ; je ne vais certainement pas en rajouter avec des mots inappropriés !).

Malgré le mal de caboche qui me tenait, je n’en avais pas terminé avec la pécheresse. Après les yeux, ça allait de soi : la langue. La vérité, elle ne l’avait jamais dite de toute façon. À quoi bon garder un organe qui ne sert à rien ? Je pensais pas qu’une langue (même de bois !) saignait autant. Elle s’est malencontreusement étouffée dans son sang. Quelle idée aussi de s’évanouir la tête en arrière ; quelle stupidité de sa part. Elle était morte à mon retour du ciné. Eh ! Oh ! J’ai tout de même droit à une vie ! Je m’occupe d’eux gratuitement, alors vous repasserez pour la culpabilité les amis. J’ai tout de même droit à une pause divertissement de temps à autre… j’ai même rencontré une de ses petites dames, je ne vous dis pas. Dans le domain de l’éducation, comme moi. Je dois d’ailleurs la rappeler lorsque je retournerai en ville. Mais, bon, assez potiné ! Retournons à nos deux oiseaux rares.

Le vieux maintenant. Vous croyez que je lui ai coupé la queue, hein ? Eh bien… oui. Je l’avoue, c’est cliché. N’empêche que c’était le gros péché de l’histoire (ou plutôt, un petit péché tout mou et rabougri). Au moins là, il n’aurait plus de fuite urinaire. J’ai bien pensé à lui enfoncer un truc dans le cul, pour faire bonne figure, mais je dois avouer que je trouvais ça dégueulasse. Il était déjà plein de merde… pas envie d’y mettre les mains, même si je le lavais à l’aide du boyau de jardin. Et feu mamie là-dedans, vous demandez-vous ? Je l’ai découpé avec une scie à main… une tronçonneuse aurait plus adéquate, mais on fait avec les moyens du bord. Rassurez-vous, je ne l’ai pas fait devant lui, mais bien dans la grange… il y a une limite à tout saloper ! Quelle besogne astreignante, je vous dis pas ! J’en avais partout. C’est une chance que la vieille auge était encore là, parce que ça suinte des viscères. Je suis retourné à la maison avec les fragments dans un sac à déchet, et je me suis installé au comptoir face à lui afin qu’il ne manque pas tout du spectacle. J’ai pris soin de détacher la peau parcheminée de la chair à l’aide d’un petit couteau à dents. Ça ne fait pas des masses une vieille mamie toute chétive, je vous le dis. Pas un festin pour vingt, ça, c’est certain. J’ai ensuite passé les morceaux au hachoir électrique. Enfin, un équipement moderne et performant ! J’ai toutefois dû séparer la chair des os ; ce n’était quand même pas d’une qualité industrielle ce truc. Je me suis servi un petit verre de rouge, trouvai un poste de jazz et je m’attelais à apprêter cette belle viande rouge, plein de fer. Ça manque parfois de minéraux essentiels ces vieux débris. Qu’est-ce que vous pensez ? J’allais quand même pas lui faire manger de la viande crue, je suis pas un monstre ! Et c’est là que le vieux fou ingrat s’est mis à me vomir dessus. Moi, je lui cuisine un truc délicieux et lui il me fout tout sur le plancher en guide de remerciement. J’avais même pris la peine de mettre des petits morceaux d’oignon et un soupçon de coriandre.

« Là, t’es content ? Je donne tout aux cochons alors ! »

Ce n’est pas moi qui boufferais les restes de ça, il y a des limites à tout ; je suis végétarien depuis plus de trois ans, presque une religion. De toute façon, si ça va aux porcs, c’est comme un retour à la terre au fond, non ?

***

Désolé pour la pause, j’étais plus capable de ses cris et ses pleurs, comme s’il ne méritait rien de sa punition. Et moi les coups de ceinture sur le popotin, je les méritais toujours tu crois ? Bah, je l’ai mis avec les cochons finalement ; entre frangins, ils devraient s’entendre, non ? Blague à part, vous pouvez peut-être me dire : est-ce que ça mange des animaux toujours vivants ces bestioles-là ? J’aurais bien vérifié sur l’Internet, mais bon, il n’y a pas de réseau dans ce coin perdu. Au cas où, je lui ai cassé les deux bras et les deux jambes avec une petite masse que j’ai trouvée dans la grange. Il ne fallait tout de même pas qu’il se sauve à travers champs : il aurait pu tomber sur de pauvres enfants et les traumatiser pour le reste de leur vie. Je devrais peut-être garder la baraque et en faire un foyer pour personnes âgées : je crois que j’ai quand même la fibre, non ?

Bon là, c’est bien beau s’amuser et prendre soin de ses vieux, mais j’ai mon nouveau boulot qui commence lundi : éducateur en garderie. J’ai tellement hâte ! Je sais que je suis la personne parfaite pour m’occuper de jeunes enfants avec amour et attention, et, surtout, aider à leur éducation.

Il faudra d’ailleurs que je les mette en garde contre les trous de serrure : ils ne dévoilent pas toujours la vérité et, un jour, ils peuvent vous trahir.

FIN

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : Le fourgon

le-fourgon

Deux-millions-cinq-cent-mille dollars. Cent-mille tomates pour chaque année perdue à vivre en cage. Désolé de notre erreur, passons à un autre appel. Merci, bonsoir. Il ne s’agit pas ici d’une lamentable gaffe sur une vulgaire facture de téléphone. Est-ce que vous savez ce qu’on fait en prison aux hommes qui, comme moi, sont condamnés pour le viol et le meurtre d’une belle fillette de huit ans? Pas à ceux qui plaident coupables en disant qu’ils sont malades, que ce n’est pas de leur faute. Eux, ils sont gardés en retrait. Ils sont r-e-p-e-n-t-a-n-t-s. Comme si c’était suffisant. Justifiable. Non. À ceux qui crient haut et fort qu’ils n’ont rien fait, qu’ils sont innocents? On les attend à chaque détour et on les bat… s’ils ont de la chance. Je n’ai jamais été chanceux. Moi, j’avais droit au spécial de la maison : enculages en série jusqu’à je ne puisse même plus chier. Vingt-cinq ans à servir de ghesha et à sucer comme une sale pute de bas étages pour avoir le droit de respirer un jour de plus. Je me demande parfois pourquoi j’y tenais tant à cette vie de chien. Pendant qu’on me défonçait le cul, je ne pouvais que penser à elle. Louise St-Denis. Je l’appelle plutôt Louise Sans-Génie. C’est sans gêne que je peux maintenant dire « vive le cancer généralisé ». Grâce à lui, Louise la salope a avoué l’inavouable sur son lit de mort, histoire de libérer sa très chère conscience; elle avait menti, il y a vingt-cinq ans de ça… une éternité pour certains, un battement d’ailes pour d’autres. Un petit bobard pour se rendre intéressante et avoir l’attention du beau petit détective. Elle en avait récolté quelques baises, vite oubliées; lui, une belle promotion. Un aveu, un test d’ADN (vive la science) et hop, me revoilà à l’air libre. Multimillionnaire dans les poches. Un bagage de misère sur le dos. Fuir. C’est ma seule pensée. Viscérale. M’effacer de cette société qui a tenté de m’oublier en me mettant en cage. La solitude. La forêt. Mon vague à l’âme, une tente, un bon feu et mes idées noires. Pouvoir dormir enfin sans peur après un quart de siècle de terreur.

***

— Wow! Qu’est-ce que c’est ça le père?

— Ta future maison pour l’année à venir mon gars! D’accord, ce n’est pas un Westfalia, mais je vais être capable de l’équiper tout comme si c’en était un.

Patrick n’en revenait pas! Lui et Stéphane avait prévu un road trip d’un an vers l’Ouest canadien. Une petite voiture usagée, des tentes jusqu’à l’hiver, de petits boulots durant la saison froide pour se payer un trou quelque part. Ce ne serait pas facile, mais c’était l’aventure d’une vie. Et là, son paternel lui faisait la surprise d’un véhicule certes non conventionnel, mais parfait pour eux. Il avait la gorge bloquée par l’émotion.

Normand avait la larme à l’œil. Mécano de la vieille école, il était content de pouvoir enfin aider son fils à réaliser un de ses rêves, le premier d’une grande série espérait-il. Il lui aurait offert un château que son jeune n’aurait pas eu l’air plus heureux.

— Il reste juste à gratter le reste du logo et des bandes brunes et jaunes, une bonne couche de peinture blanche et l’affaire est ketchup!

— Ils auraient pu laisser les gyrophares, ça aurait été cool!

— Viens, on va aller acheter ce qu’il faut pour transformer ce beau petit panier à salade en un camper digne de ce nom!

Oui, la vie était belle. Il suffisait de saisir les opportunités lorsqu’elle se présentait et cette vente aux enchères de la Sureté du Québec lui était apparue comme par magie. S’il n’avait pas vu la petite annonce dans le journal local, il serait passé à côté de cette occasion en or. Il serra son fils contre lui, geste qu’il ne faisait pas souvent, et réalisa que son petit garçon était devenu un homme. La vie s’ouvrait à lui comme une fleur s’ouvre aux premiers rayons d’un soleil matinal encore timide.

***

La petite Juliette; blonde, douce, joyeuse. Un ange. Elle aimait les animaux. Elle voulait être vétérinaire. C’est ce qu’on a dit dans les médias. Moi, je n’en ai aucune idée. Je sais juste qu’on m’a accusé de l’avoir violé et sodomisé au point de laisser son pauvre petit corps de poupée dans un état proche de celui d’une tomate qu’on écrase à coup de pied. Morte au bout de son sang. « Oui, Monsieur l’agent. Le voisin, il promenait son chien dans le bois ce jour-là, à cette même heure! »… la salope de Sans-Génie. Beau cul sans tête. Aucun alibi. J’étais seul à la maison avec le fameux chien qui n’était pas en mesure de parler en ma faveur. De la terre sous mes souliers, des traces de sang sur une manche de chemise, une griffure sur ma main droite. J’étais devenu un monstre, un tueur d’enfants. Le roi ADN n’était pas encore né, la terre était du même sous-bois (où j’allais effectivement promener mon chien de temps à autre), le sang était le mien; une coupure bête avec une branche d’arbre. Griffure de la nature… pas celle d’un ange.

Le feu commençait à mourir… comme moi-même. Ma vie de servitude à servir de baise dépannage à de gros durs, qui tueraient pourtant le premier fif les regardant de travers, m’ayant laissé avec un bien beau souvenir, de ceux qui laissent votre système immunitaire à plat, comme une vieille batterie déchargée. Je me suis donc levé, lentement, comme un homme de deux fois mon âge, et saisit ma hache. Il fallait aller chercher du bois pour transformer les braises en belles grandes flammes orange, chaudes et puissantes. Si ça avait pu être aussi facile pour mon âme éteinte. L’alcool que j’ingurgitais n’était pas assez puissant pour rallumer le feu… il était juste bon à engourdir la machine.

***

Ça faisait maintenant près de quatre mois que Patrick et Stéphane se promenaient à travers le Canada. On ne voit jamais notre pays, on visite celui des autres. On oubli notre chez-nous : les plaines à perte de vue, les montagnes, les forêts, l’air pur. La liberté. Demain, ils allaient faire le tour du Lac Louise, la raison d’être première de ce grand projet. Les deux jeunes hommes trouvèrent un terrain de camping à près de quatre kilomètres de ce miroir des montagnes. En ce mois d’octobre, l’endroit était presque désert, il n’y aurait qu’eux et leur jeunesse, leurs aspirations, leurs bonheurs illuminant le « saladier », petit nom doux et affectueux donné à leur inusité véhicule. Ils sortirent et s’avancèrent un peu plus loin afin d’apercevoir le magnifique coucher de soleil entre les pics enneigés des Rocheuses. Comme eux, le soleil s’apprêtait à s’endormir pour mieux renaitre au matin. Promesse d’espoir.

***

À travers les troncs, je l’aperçus; vision d’horreur. Le fourgon. Ils avaient décidé de me remettre derrière les barreaux. J’en étais convaincu. Je vis les deux agents carcéraux s’avancer dans les bois. Sournois. Menaçants. Je ne pouvais pas y retourner. Jamais. Les halètements dans mon dos, le foutre dans mon cul et dans ma bouche. C’était trop. Je devais me protéger et faire tout ce qui était en mon pouvoir pour survivre. C’était le bon mot. Survivre à l’opposé de vivre; ça, c’était de l’histoire ancienne. Un verdict de culpabilité avait détruit ce concept de ma piètre existence. J’avançai derrière eux, ma hache sécurisée entre mes deux mains, moites et tremblantes. Ne plus penser. Agir. Ils ne se rendirent compte de rien… ou presque. Je l’espère. Je continuai à frapper comme s’ils n’étaient que de vulgaires troncs d’arbres que je devais réduire en petit bois pour mon feu mourant. La colère de toutes ces années d’abus, de cette injustice, crachée à l’aide d’une lame bien affutée. Je regardai soudainement mes deux ennemis et remarquai leurs parkas, leurs jeans. Leurs visages… il m’aurait été difficile d’en déduire quoi que ce soit, il n’en restait rien. Je me retournai vers le fourgon : il en avait la forme, mais pas de « police » écrit comme une accusation, une menace, pas de gyrophares sur le toit. À l’intérieur : deux lits de camp, un petit comptoir, un frigo, un réchaud. Après un quart de siècle à clamer mon innocence, j’ai finalement tué. Je suis devenu un monstre. C’est de votre faute.

***

Normand voulait mourir, là, sur place. La SQ devant sa porte. L’annonce qu’il avait envoyé son enfant à la mort. Un cadeau empoisonné. Le tueur s’était pendu. Mince consolation. Il avait laissé une lettre… Normand n’écoutait plus. Aucune excuse ne pourrait soulager la douleur qu’il avait au corps. Il rentra comme un automate à l’intérieur et alla vers son armoire de chasse. Il saisit son fusil. Un coup. Libération. Une conne en mal de sensation avait détruit quatre vies. Et l’assassin de la petite Juliette dans tout ça? Aucune importance; il n’y a plus de justice de toute façon. Le monde est devenu fou.

FIN

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : L’anniversaire

lanniversaire

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Un beau gros quarante ans tout rond, tout dodu et en santé. Le fameux nombre maudit que toute femme redoute au plus haut point. Pas moi. Enfin, je ne le crois pas. Est-ce que ça me tombera dessus comme une tonne de brique dans quelques jours ? Peut-être, qui sait.

Il fait soleil et il fait chaud (c’est généralement pluvieux et frisquet en cette date mémorable) ; pourquoi broierais-je du noir, comme une veuve tissant son propre linceul ? Assise sur le divan au salon, je fais semblant de lire. Pourquoi cette supercherie, me demanderez-vous ? C’est que j’espionne mon tendre époux. Il gambade comme un petit garçon en installant les décorations pour mon anniversaire. Il veut que tout soit parfait pour cette journée importante pour moi, pour la visite qui prendra la peine de faire quelques heures de route pour venir fêter avec nous dans notre coin de paradis perdu. « Paradis » est peut-être un bien grand mot. Disons donc seulement « coin perdu » pour les besoins de la cause.

Habituellement, les couples qui sont ensemble depuis plusieurs années ne font pas de cas des anniversaires. On ne décore plus, pas même d’une petite banderole « bonne fête », et l’on ne se donne plus de cadeaux. On est toujours déçu de toute façon, l’autre ne nous connaissant pas assez. Plus assez. On se concentre sur les enfants et les petits-enfants, se disant que c’est eux notre vie maintenant. Pour mon mari et moi, c’est différent. On aime donner, mais on ne fait pas de fausse modestie : on est également heureux de recevoir. On a de la difficulté à se retenir pour s’offrir nos cadeaux le jour de la fête ; on en garde toujours un ou deux à ouvrir la veille de l’évènement. De vrais gamins !

C’est ça les gens sans enfants. On ne devient jamais adulte. Il nous manque une variable, celle pour laquelle nous sommes censés exister : la progéniture. Ce n’est pas ma perspective personnelle, vous savez. J’ai discuté avec d’autres couples sans fondement, sans but. Comme nous, ils ont des animaux au lieu d’enfants (on a tout de même un instinct à assouvir !). Nous avons le syndrome de l’imposteur. On s’en va vivre en appartement, puis on achète une maison. On a beau avoir un travail, une vie sociale, rien n’y fait. On joue un rôle : celui de l’adulte. On se sent comme lorsqu’on était petit et qu’on jouait au père et à la mère. Que ce soit à trente, quarante ou cinquante ans, notre évolution n’a pas suivi son cours normal, on se sent toujours imposteur. Emberlificoteur. Trompeur. Nous avons sauté une étape cruciale dans notre développement : celui de créer la vie et d’en prendre soin.

On sait très bien qu’on est adulte et qu’on vieillit (on n’est pas idiot tout de même !). Toutefois, c’est facile de l’oublier. On constate le triste résultat des années sur notre gâteau d’anniversaire et sur les cartes. Cet inconfort ne dure qu’une journée ou deux puis on oublie, on met tout ça de côté. Avec un peu de chance, on a assez bien entretenu la peau de notre visage afin que les traces du temps ne soient pas trop apparentes. C’est ce qu’on espère en tout cas. On ne regarde pas trop de photographies du passé dit « récent », celui qui ne date pas de notre enfance ou adolescence. On tourne ainsi un œil aveugle vers cette preuve indéniable qu’on ne vit pas dans une réalité alternative où notre existence se serait arrêtée lorsque nous avons pris la décision de ne pas devenir adultes, de ne pas faire notre devoir d’humain.

Vous trouvez que j’y vais fort ? Pas vraiment. On nous a déjà déclaré que notre vie en tant que couple n’avait pas de but, pas d’objectif. Que nous ne servions à rien, quoi. On dit souvent que la vérité sort de la bouche des enfants ; c’était le cas cette fois-là également. Ce n’était pas méchant, seulement une constatation platement exprimée. Les ridules ne sont donc pas trop au rendez-vous, les fils gris s’étant emparés de notre chevelure sont simples à cacher : un petit dix dollars à la pharmacie et on oublie ce désagrément toutes les quatre ou cinq semaines. Camouflage. Comme par magie, on redevient jeune. De toute façon, ne dit-on pas ces jours-ci que le gris est le nouveau blond ? Pour les jeunes peut-être ; sur nous, ça fait juste « vieux ». On s’examine, on se laisse pousser la frange pour cacher cette vilaine ride transversale et hop, on est presque neuf ! On se maquille plus soigneusement les yeux afin d’attirer le regard des autres sur les portes de notre âme au lieu du cadrage défraichi. Comme le disait si bien Dalida : « J’ai mis de l’ordre à mes cheveux, un peu plus de noir sur mes yeux ». Avec ça, on oublie facilement qu’on a le double de l’âge que notre cœur ressent.

Ce n’est pas que les femmes avec enfants soient moins jolies que les autres. Au contraire. Elles suivent les vagues du temps, et subissent parfois les affres des vents violents du large. Elles vieillissent avec leurs enfants, elles suivent le mouvement du monde. Pour chaque nouvelle année ou nouveau centimètre que gagne la prunelle de leurs yeux, leur raison d’exister, une petite ride de joie ou d’inquiétude décore leurs visages, comme une médaille. Chaque souci, chaque tracas que leur précieuse progéniture leur fait vivre est comme un petit morceau de cœur qui s’envole au loin, au gré du vent. Chacune des peines que le fruit de leurs entrailles subit leur enlève une parcelle de vie. Elles sont comme le cuir de qualité d’un manteau bien taillé : la couleur ternie, la surface se craque, mais la douceur est toujours au rendez-vous, la beauté de la peau qui a rempli sa fonction avec brio : protéger.

J’observe d’un œil mon mari passer à côté de moi, un sourire espiègle sur le visage, et je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Ah oui, c’est vrai : aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Il s’éloigne et mon regard s’envole vers l’extérieur, vers le soleil du printemps qui verdit la pelouse jaunie par un hiver rigoureux. Mon sourire s’efface lentement. Je revois ma mère assise dans son fauteuil, un verre de vin rouge à la main et une cigarette entre les doigts. Elle vient de passer le cap de la quarantaine et elle chante avec Ginette, les yeux brillants et un trémolo dans la voix : « … et si mon miroir se ride, s’il se fend d’un lent suicide, c’est pour dire, pour crier en mille éclats de voix, que j’ai encore la moitié de ma vie devant moi… ». Elle ne le savait pas, mais il lui restait à peine vingt ans. Deux décennies à souffrir pour les autres… à cause des autres. Vingt années à mourir à petit feu à essayer d’absorber les peines et les déceptions de ses enfants, de sa famille.

Lorsque je pense aux dernières années, je dois avouer qu’elles sont passées comme l’éclair. Je sais, c’est cliché… qu’importe. Je m’imagine l’existence d’une mère qui, en plus de sa propre réalité et des saloperies que la vie ne manquera pas lui jeter à la figure pour lui signifier que les années s’accumulent, doit en plus avoir comme témoin silencieux des êtres provenant de son corps, de sa chair. Ils grandissent, vieillissent, ont eux-mêmes des enfants. Cette femme accomplie n’est pas pour autant malheureuse ou jalouse de celle qui n’a pas exécuté sa fonction humaine, de celle qui ne se sent pas adulte. Pas plus que cette éternelle jeune femme dans l’âme n’envie l’accomplissement de l’autre. La plupart du temps en tout cas. Quand on ne lui rappelle pas que son existence est futile.

Combien d’années me reste-t-il ? J’ai un sentiment d’éternité qui vit en moi ; il provient très certainement de cette impression de jeunesse perpétuelle de l’humain qui n’est jamais devenu vraiment adulte. Nous sommes des Peter Pan. Non, c’est faux, Pan avait également la jeunesse du cœur. Nous sommes plutôt des Dorian Gray : nous avons signé un pacte avec les ténèbres afin de survivre à l’attaque du temps. Nous agissons comme si nous étions immortels, mais, au fond de nous, la vérité nous hante. Un jour, nous ne pourrons plus nous observer dans la glace sans fendiller notre miroir. Je crains le moment de lucidité où je me regarderai pour enfin apercevoir celle que je suis devenue. J’ai parfois peur de me réveiller de ma torpeur et de réaliser que les rides se sont installées, que le cœur s’est fatigué, et ce, sans l’aide d’un enfant pour m’user. Je crois que c’est encore pire de constater tout ce ravage à un point éloigné dans le temps au lieu de l’avoir subi petit à petit, sans m’en rendre compte, en vieillissant avec mes enfants.

— Ils sont arrivés !

Je regarde ma douce moitié s’élancer vers la porte et je ferme mon livre, que je ne lisais pas de toute façon ; je préférais me morfonde un jour de fête. Je remets un sourire sur mes lèvres et me lève pour accueillir mes invités. Dans deux jours tout au plus, j’oublierai ces sombres pensées. Je redeviendrai Dorian Gray… jusqu’au moment où la vie poignardera pour moi la toile de mon tableau maudit.

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Nouvelle : Cinq degrés

Cinq degrés

Elle ne comprit pas ce qui se passait. En quelques heures, le monde était devenu sens dessus dessous. À l’ère où l’information se transmet plus rapidement que le virus du rhume, les médias n’avaient pas été à la hauteur. Comment l’auraient-ils pu ? Les villes disparaissaient plus rapidement que la propagation de la nouvelle, avalées par la noirceur, un assaillant impossible à combattre. Implacable. Lorsque Nadia mourut, tranchée par un éclat de verre géant provenant de l’édifice sous lequel elle courait pour tenter de se mettre à l’abri, elle ignorait toujours la cause de ce chaos. Son corps se sectionna si vite qu’en tombant au sol, elle ne réalisa même pas qu’elle était déjà morte. Elle eut le temps de voir, à moins d’un mètre de son visage, les deux tiers inférieurs d’elle-même, coupés de la clavicule droite à la hanche gauche. Un sanglant dernier battement de cœur, et elle ferma les yeux pour toujours. Elle s’éteignit sans même réaliser qu’elle était à l’origine de cette catastrophe planétaire. Elle n’était pas la seule coupable… mais elle en était en quelque sorte le Ground Zero. Il n’avait suffi que d’un petit détail… et de cinq poignées de mains virtuelles.

Tout avait commencé un an plus tôt. Nadia venait tout juste de s’assoir à son bureau du CERN, un café moka bien chaud à la main, lorsque son ordinateur bipa, demandant l’entrée d’un nouveau mot de passe. Tous les quinze jours, ça devenait ridicule à la fin ! Elle était en manque d’imagination totale et décida d’exceptionnellement le noter sur un bout de papier, qu’elle collât négligemment sous le clavier. Devant entrer son code vingt fois par jour, il serait vite mémorisé. Toutefois, Nadia oublia de détruire cette clé informatique à la fin de sa journée de travail, dérogeant ainsi à la stricte politique de l’organisation. Elle détruisit l’indésirable le lendemain… mais il était déjà trop tard.

Mikaël était à son premier jour de travail au centre de recherche. D’accord, ce n’était pas l’emploi du tonnerre, mais ce boulot de vide-poubelle de nuit le comblait. Il avait la paix. Il tenta toute la nuit de repérer un mot de passe lui permettant d’ouvrir les portes informatiques du CERN. Un hacker récemment rencontré sur le web lui avait dit pouvoir traverser toute protection d’accès réseau pourvu qu’il eût au moins un mot de passe valide. Mikaël en était à la moitié de sa nuit, et ne croyait plus trop tomber sur quelque chose d’intéressant, lorsqu’il retourna machinalement un clavier et dénicha la perle rare. Il survola les alentours du regard et trouva la plaque d’identification de l’infortunée employée : Nadia Bahon. Il détacha la manche de sa chemise, prit un stylo et inscrivit l’information sur son avant-bras avant camoufler le tout. Il ne pouvait plus attendre de finir cette fructueuse journée de travail !

Benjamin travaillait pour un cabinet d’avocat comme technicien aux TI. Il ne pouvait pas croire que ses études l’avaient mené à un travail aussi minable. « Oui, Madame Untel, il faut cliquer à droite pour obtenir le menu. Non, Madame. Pas à la droite de l’écran, mais sur le bouton de droite. Oui, vous avez un bouton droit. » Pathétique. Comme passetemps et pour se prouver qu’il était encore vivant, il entrait par effraction sur des réseaux informatiques. Compagnies pétrolières ou pharmaceutiques, partis politiques, etc. Il en profitait de temps à autre pour glaner de l’information intéressante, et l’offrir contre rémunération sur des réseaux clandestins. Le trafic de renseignements était une activité plutôt lucrative. Lorsqu’un certain Mikaël lui avait dit travailler au CERN, Benjamin y avait vu une occasion en or de faire un grand coup. Il avait déjà essayé de s’y introduire, mais, sans un mot de passe valide et un nom d’usager, c’était impossible avec un réseau aussi crypté. Une fois les précieuses données obtenues de cet inconnu qui croyait qu’ils étaient maintenant les meilleurs potes du monde, le pirate à temps partiel s’amusa comme un petit fou à naviguer dans un des systèmes les plus convoités. Il copia tous les renseignements qu’il put trouver sur le collisionneur, même s’il ne comprenait pas le centième de ce qu’il lisait, et mit l’info aux enchères sur un des sites undergrounds qu’il fréquentait. L’attente fut heureusement courte, et il transmit tout ce qu’il avait pu obtenir à JOS171 en échange d’un beau gros transfert bancaire sur un compte aux Caïmans. Il pourrait désormais se payer le nouveau serveur informatique dont il rêvait depuis si longtemps. Oui, la vie était belle !

Joséphine avait l’air d’une gentille hygiéniste dentaire ; elle arborait même l’air d’une nunuche de première avec ses longs cheveux blonds, ses yeux innocents et sa conversation (très) limitée aux derniers potins des stars. Les apparences sont souvent trompeuses dit-on… c’était un réel euphémisme en ce qui concernait la belle Josie. Une chose que lui avaient bien fait comprendre ses nombreux changements de familles d’accueil : tu n’obtenais rien dans la vie à moins de manipuler les gens et de te retrousser les manches. Son petit réseau avait pris quelque temps à se développer, mais elle était maintenant en mesure d’acheter des renseignements de plus en plus chers et de les vendre pour des sommes dépassant ses espérances. Lorsqu’elle reçut le message de BEN358, elle n’en crut presque pas ses yeux : les plans du collisionneur ! Elle pensa tout de suite à un tout nouveau contact aux Émirats arabes unis ; il serait bien content de pouvoir obtenir une telle technologie. Quelques courriels et voilà : sa première vente à six chiffres. Joséphine ne pouvait pas croire sa chance. Elle jouait maintenant dans la cour des grands.

Abd Al-Kader avait trouvé le moyen de s’élever encore plus dans les sphères du souverain : les plans pour créer un accélérateur de particules. Avec les fonds quasi illimités du pays, ils pourraient très certainement devenir la plus grande puissance de la planète. Ils possédaient déjà le pétrole ; pourquoi pas un collisionneur de hadrons ? Sans l’éthique mal placée des pays industrialisés, ils pourraient même trouver d’autres utilisations. Abd Al-Kader manœuvra bien ses pions sur l’échiquier : en à peine douze mois, les Émirats avaient réussi l’impossible. Il ne restait qu’à attirer dans leur antre des scientifiques ambitieux. Les salaires faramineux seraient comme du miel pour les abeilles.

Mohammed Kabir savait que le roi désirait se débarrasser des scientifiques locaux pour engager des impures. Il était prêt à vendre l’essence même de son pays à des étrangers. Traitre. En fidèle musulman, Mohammed croyait fermement que le salut du monde entier était perdu. Il n’y avait qu’une solution : tout détruire afin d’assurer que les fidèles aient enfin la chance de rencontrer Allah. Un monde meilleur pourrait être créé. Par une nuit tranquille, Kabir retourna au centre de recherche sous prétexte qu’il avait du travail à terminer. Le temps étant de l’argent, ce n’était pas rare que des gens couchent même sur place afin de terminer un projet. Personne n’aurait pu se douter que le petit rat de laboratoire détenait autant de connaissances ; il avait toujours été sous-estimé. Par une manœuvre tout à fait hasardeuse, il réussit ce qui était apparemment impossible : la création d’un trou noir. Microscopique au début, il grossit rapidement, avalant tout sur son passage. Mohammed s’agenouilla et s’inclina : il les avait tous sauvés.

Sans le savoir, Nadia Bahon, petite employée sans importance au sein du CERN, avait cinq degrés de séparation avec Mohammed Kabir, un scientifique extrémiste. Une simple dérogation à une procédure de sécurité qui était des plus banales avait dérapé en la destruction complète du système solaire. Le trou noir dévora la Terre en moins de vingt-deux heures. Suivit la Lune, Vénus et Mercure d’un côté, Mars, Jupiter et Saturne de l’autre. Lorsque vint le tour du soleil, tout espoir de stopper le phénomène avait disparu. Il n’avait suffi que de cinq degrés.

* La graphie rectifiée est appliquée à ce texte.

Poème : Détresse numérologique

Détresse numérologique

Vingt-trois. C’est l’axe de la terre, le nombre de chromosomes donnés par chaque parent, le rythme biologique de l’homme.

Vingt-trois. C’est l’âge où je rencontrai le prince charmant. Le moment où ma vie morne se transforma en rayon de lumière. Le chant des oiseaux fut plus intense, l’arôme des fleurs plus prononcé. Mon existence sembla soudainement avoir un sens : celui de l’aimer.

Vingt-trois. C’est le nombre de semaines requises pour que notre relation s’épanouisse, le temps nécessaire à l’homme de ma vie pour qu’il fasse sa grande demande, un genou au sol et une bague ornée d’un diamant étincelant à la main. Mon cœur se remplit de joie, les larmes firent briller mes yeux. Le bonheur était total.

Vingt-trois. C’est le nombre de mois que dura notre lune de miel, cette période où rien n’existe en dehors de l’être aimé, notre nouvelle moitié. On fait l’amour comme si le temps s’était arrêté, comme si les autres n’existaient plus. On est heureux.

Vingt-trois. C’est le jour du mois où je reçus ma première gifle, la date à laquelle mon château de cartes s’effondra et où mon conte de fées prit fin.

Vingt-trois. C’est le nombre d’années que dura mon enfer, où la peur fut masquée par le désir de lui plaire et de redevenir la jeune femme qui valait la peine d’être aimée.

Vingt-trois. C’est le nombre de coups de couteau que je lui donnai, un pour chaque année volée. C’est le nombre de minutes qu’il prit à se vider de son sang dans la baignoire et c’est le nombre de morceaux résultant de sa découpe, avant de finir dans la fosse septique… de vingt-trois mètres cubes.

Vingt-trois. C’est le prix de la bouteille de vin rouge que je me payai pour fêter ma libération.

Poème : Le cadeau d’adieu

Le cadeau d'adieu

Inspire…

L’odeur doucereuse emplit mes narines.

La peur me quitte.

Mon cœur s’emballe.

La joie me submerge.

Expire…

Le marteau et le ciseau de maçon me sourient.

Ils sont fiers, ils sont heureux.

Leur but est atteint.

Leur tâche est accomplie.

Inspire…

Ma curiosité n’en peut plus.

Elle doit voir.

Elle doit savoir.

Elle doit sentir.

Expire…

Ma main tremble.

Non pas de peur…

mais de fébrilité.

De concupiscence.

Inspire…

J’arrête mon geste.

Je suis maintenant effrayée.

Je passe de l’autre côté du miroir.

Le désir m’enflamme.

Expire…

Elle est la belle au bois dormant.

Elle est Blanche-Neige.

Elle est endormie…

pour toujours.

Inspire…

Je la regarde.

Si belle et délicate.

Si jeune et parfaite…

si morte.

Expire…

Les effluves métalliques me soulent.

Je n’en peux plus.

Je m’embrase.

Je succombe.

Inspire…

Je deviens quelqu’un d’autre.

Je me métamorphose.

Papillon quittant sa chrysalide…

sa prison.

Expire…

Je ne peux plus combattre.

La pulsion l’emporte.

Je plonge la main.

Je tue mon âme.

Inspire…

Ma main est chaude et rouge.

Mes doigts sont poisseux et sanglants.

Je les lèche goulument.

Il était en elle… et elle est maintenant en moi.

Expire…

J’écarte les pans de sa chair

auxquels des os cassés sont toujours rattachés.

Un couteau apparait dans ma main.

Je dois finir le travail.

Inspire…

Quelques secondes sont passées,

à peine quelques respirations,

depuis le dernier souffle de la belle,

la désirable, la douce… l’hypocrite.

Souffle bloqué…

J’entends ses pas approchés, je souris.

Il voulait tout d’elle : son corps, sa passion…

son amour.

Expire…

Je retire rapidement l’organe

de la cage thoracique défoncée.

Il entre et n’y comprend rien.

L’horreur est peinte sur ses traits.

Inspire…

« Bonjour mon chéri », lui dis-je,

avant d’éclater d’un rire dément.

Il voulait tout d’elle : je lui offre donc son cœur…

en guise de cadeau d’adieu!

NOTE : Le personnage principal de ce texte est Julie, l’auteure disjonctée de la nouvelle « Succès Assuré » (recueil « Divagations »).

* La  graphie rectifiée est appliquée à ce texte.