
J’ai récemment lu la version de 1831 du classique Frankenstein de Mary Shelley (en langue originale anglaise). Je vous ferai grâce du synopsis de Frankenstein; qui ne connait pas, du moins en partie, l’essence de l’œuvre. Mais la réalité de l’œuvre littéraire est bien différente de ce qu’on connait. D’ailleurs, plusieurs ignorent que Frankenstein n’est pas la créature, le monstre, mais bien le créateur, Victor Frankenstein.
La version originale de Frankenstein, publiée de façon anonyme en 1818, a été imaginée par Mary Shelley pendant un été orageux de 1816 avec Lord Byron et Percy Bysshe Shelley. Ce défi d’histoires de fantômes est devenu l’un des romans les plus influents de la littérature. L’autrice a revisité son œuvre en 1931, pour rendre l’histoire un peu plus moralisatrice et adoucie par rapport à la critique sociale plus marquée de la version originale.
Ouvre le fait d’être un livre gothique d’horreur, l’histoire soulève des questions plus profondes, troublantes et philosophiques sur la nature même de la vie et du principe d’humanité. À notre époque où les questions scientifiques et philosophiques sur les dons d’organes, le génie génétique, le bioterroriste et même l’intelligence artificielle font rage, ce roman d’une autre époque est toujours d’actualité.
J’ai eu l’idée de tenter la lecture de ce classique après avoir vu l’adaptation cinématographique de Guillermo Del Toro. Bien que le film soit bien différent de l’original, il semble plus respectueux de l’idée originale du livre que certains de ses prédécesseurs. Après ma lecture, il m’a semblé que Del Toro était plus aligné sur la version de 1818, où Victor Frankenstein est pleinement responsable de ses actes, créant lui-même sa propre chute. Au cinéma, l’accent est mis sur la technologie derrière la création de la créature, tandis que le livre ne fait que vaguement souligner la méthodologie utilisée, Shelley s’intéressant surtout aux conséquences morales et non pas à la technologie. L’œuvre littéraire est plus nuancée et insiste davantage sur le destin et la fatalité. On peut même, jusqu’à un certain point, considérer Victor comme une malencontreuse victime des circonstances, où ses ambitions, à priori louables, finissent par jouer contre lui. Il est moins ambitieux, voire arrogant, que la version originale; il est plus passif, presque manipulé par une force supérieure. La version de 1831 est d’ailleurs un peu moins subversive dans ses propos et insiste plus sur l’aspect religieux et conservateur, nous mettant en garde contre le fait de « jouer à Dieu ». La version du film de Del Toro mise davantage sur les aspects émotionnels de la créature et sur le fait que le monstre est un être incompris, il est d’ailleurs presque sans faute dans le film, tandis que ce n’est pas le cas dans le livre où il tue quelques innocents par vengeance contre son créateur.
L’œuvre littéraire est plus une réflexion sur la nature humaine, la responsabilité et l’isolement qu’une histoire d’horreur à proprement parler (surtout en considérant ce qui se fait à notre époque en matière d’horreur, où le sang et les scènes répugnantes prennent toute la place). La tragédie de l’histoire n’est pas causée par la créature elle-même, mais bien par l’abandon de son créateur. C’est une réflexion intéressante sur la science dépourvue d’une éthique adéquate, des inventions dont on ne prévoit pas sérieusement les conséquences et, bien sûr, sur l’abandon des enfants par leurs parents. Le monstre n’est pas mauvais au moment de sa création; il apprend à observer les humains, à parler, à ressentir de la compassion. Il n’est pas un être dépourvu d’intelligence, loin de là. Toutefois, le rejet brutal dont il est la victime fait en sort qu’il devient, à cause de son apparence physique, le monstre dont les gens s’attendent. C’est le jugement inconsidéré de la société, l’exclusion et la solitude qui le pousse au pire. La morale de l’histoire ne tient finalement qu’à quelques principes : la science doit être accompagnée d’une grande part de responsabilité, l’abandon et le rejet peuvent créer la violence et l’humanité se mesure à la compassion, pas à l’apparence. C’est finalement une histoire de souffrance humaine et le besoin de tous d’être aimé et accepté.
La particularité d’un roman gothique comme Frankenstein est souvent l’exploitation du thème de la transgression d’un savoir interdit (comme le classique « Le portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde, roman que j’ai d’ailleurs adoré!) ainsi que l’intégration de lieux comme baromètres de l’état d’esprit des personnages : les Alpes grandioses et sauvages, les glaciers majestueux de l’Arctique, l’atmosphère sombre et lugubre des laboratoires isolés, les paysages nocturnes et tempétueux qui suivent l’humeur des personnages tout au long de l’histoire; la nature devient presque un miroir des émotions.
Ma plus grande difficulté durant ma lecture était l’écriture en vieil anglais et j’ai dû avoir recours à l’intelligence artificielle à quelques reprises (une autre invention controversée !) afin qu’elle me « traduise » certains passages en anglais contemporain pour bien saisir toutes les subtilités et la profondeur de l’écriture de Mary Shelley.
En résumé, j’ai bien apprécié la lecture du récit qui a donné vie à la légende de Frankenstein et, bien que je préfère de loin les suspenses policiers et les drames psychologiques contemporains, il n’est pas négatif de lire un classique de temps à autre, pour élargir ses horizons et sortir de sa zone de confort.