
Elle marcha lentement vers l’extrémité du terrain, le flambeau du jour à peine levé lui faisant un clin d’œil à l’horizon à travers les bâtiments. Elle serra un peu plus sa veste contre son corps, autant pour en garder la chaleur que pour préserver ses entrailles déchirées à l’intérieur. Ce développement immobilier n’était pas là à l’époque où ils avaient décidé de faire leur nid dans une région qui leur était inconnue, charmés par un coucher de soleil sur une étendue enneigée où l’orange, le rose et le violet peignaient la blancheur immaculée du sol. Les maisons disparurent soudainement, comme si elles s’évaporaient avec la rosée matinale, pour lui laisser voir un champ de maïs s’étirant à perte de vue. Elle se rappela avec un sourire la première fois, en soirée, où il avait aperçu le fermier ramasser sa récolte, tous les deux ébahis par ce monstre sur roue. Quelle image devaient-ils être ainsi, main dans la main, à regarder le pauvre homme recueillir son dû à la lumière de ses projecteurs ? Il avait surement* cru qu’ils étaient des énergumènes ! Elle avait toujours su qu’un jour, sa vision champêtre n’existerait plus et c’est la raison pour laquelle elle avait comme habitude de prendre le temps de savourer l’horizon, de sentir le vent dans ses cheveux et le soleil sur son visage aussi souvent qu’elle l’avait pu. Ces moments de recueillement avec la nature étaient encrés profondément en elle ; il lui suffisait de fermer les yeux pour en retrouver la sensation, entendre le chant des oiseaux autour d’elle, et en absorber toute la béatitude malgré les années. Il a eu d’autres types de récoltes à travers les années, le foin ayant été le plus populaire, mais, peu importe… c’est avec un pincement au cœur qu’ils avaient vu apparaitre* les premières structures au loin. Avec ce premier développement immobilier, le village s’était réveillé de sa torpeur et s’était tout doucement épanoui, presque insidieusement. Les promoteurs avaient alors commencé à prendre le pouls de la population, comme si de rien n’était, presque comme une banale discussion de coin de table. Il devint évident toutefois, à un certain point, que ces bungalows défraichis* nuisaient à la revitalisation du patelin. Les lotisseurs se transformèrent en courtisanes, usant de leur charme et de leur subtilité pour obtenir gain de cause sans que les boucliers se lèvent…
Une rafale donna un coup de pouce aux larmes pendues au bord de ses cils ; elle les essuya d’une main tremblante et le mirage se brisa. Elle n’osa pas baisser les yeux sur l’aménagement de plantes vivaces commençant à se réveiller à ses pieds. Ses petites chattes chéries se trouvaient sous leurs racines pour ce qui devait être leur ultime repos éternel… qui serait coupé court dans les prochains jours, sous les pelles et les roues des bulldozers. Sa trahison de les abandonner à la désacralisation de leur tombe lui était insupportable. Elle tenta de repousser l’image de leurs squelettes désarticulés et brisés, jetés comme de vulgaires déchets. Elle leva les yeux vers l’horizon une dernière fois, le passé et le présent se superposant à travers sa vision voilée, et se retourna… Elle ne s’attendait pas à ce coup de poignard qui vint transpercer son cœur et ses tripes. Elle sentit ses jambes se dérober sous la douleur, mais refusa de se laisser emporter par le chagrin, par le choc de voir sa maison, sa vie, pour la dernière fois. Ce à quoi ils avaient travaillé si fort, là où ils avaient traversé leur existence à s’aimer et à vivre cette vie qui serait unique. Son jardin qui avait dormi tout l’hiver avec l’espoir d’une renaissance printanière, ses fleurs et ses plantes montrant à peine le bout de leur nez, jubilant déjà sous le soleil prometteur d’un été festif. Le sentiment de traitrise* qu’elle éprouvait était sans nom. Elle ressentit le regard de la résidence la jugeant durement, elle qui serait froidement assassinée dans quelques heures. Parce que, oui, ils avaient été fourbes et sournois envers la demeure qui les avait abrités contre les vents, les orages et les tempêtes. Ils avaient à peine attendu la deuxième surenchère et avaient vendu à prix d’or avant qu’il y ait contestation de la part de certains habitants. Ils avaient trahi leur terre et leur passé. Tout son corps semblait lui crier de s’effondrer ici, en plein milieu de sa cour, en subissant les foudres de tous ses biens pour la destruction brutale qu’ils allaient endurer après toutes ses années de loyaux services. Qu’avaient-ils fait pour mériter une fin si cruelle ? Elle prit une grande respiration, tentant de se ressaisir. C’était une occasion à saisir au vol. C’est maintenant qu’ils avaient la chance de pouvoir obtenir le maximum ; attendre n’aurait fait que repousser l’inévitable et risquait d’être moins rentable. Ils savaient bien qu’un jour ils ne pourraient plus s’occuper de leur maison et de leur terrain ; l’âge les avait déjà rattrapés. Couple sans enfants, ce n’était pas comme si leurs biens seraient légués à quelqu’un d’autre. Vivre dans le passé, dans les souvenirs des quarante dernières années, ne leur apporterait rien. Elle redressa son dos et ses épaules, sécha résolument ses ultimes larmes, et marcha d’un pas assuré vers l’entrée, où se trouvait leur avenir.
— Eh beauté, prête pour l’aventure ?
Son mari, son ami, son roc en était aux dernières préparations de départ. Leur nouveau camion et la roulotte de luxe l’accompagnant rutilants sous les doux rayons de cette matinée chargée d’émotion. Un passant aurait pu croire que l’homme était joyeux, heureux même de partir de cet endroit qui ne ressemblait plus à celui où ils s’étaient établis, il y avait de ça une éternité. Mais il aurait eu tort de s’arrêter à cette illusion, de ne pas remarquer les yeux rougis et bouffis, le sourire résigné. Elle savait que son mari avait eu son moment de nostalgie plus tôt dans la journée. Elle avait vu sa silhouette au loin à l’aube faire ses adieux aux souvenirs. Elle avait noté son dos courbé, les mains sur ses hanches, ses épaules tressautant du même désarroi qui l’avait elle-même terrassée il y avait quelques minutes à peine. Le doute qui s’insinue dans nos pores, l’envie de supplier de revenir en arrière, les sentiments d’abandon et de trahison qui se bousculent dans notre cœur. Elle s’était alors retournée, respectueuse de sa tristesse. Ils avaient passé la soirée précédente à se ressasser leurs années, surtout les premières chargées de changements, ils avaient ri, ils avaient pleuré, ils s’étaient appuyés l’un contre l’autre comme ils l’avaient toujours fait. Toutes leurs économies avaient été investies dans l’achat de leur nouveau mode de vie nomade. Ils avaient vendu presque tout le contenu de leur résidence ; le reste serait détruit avec elle. La jolie somme récoltée avec la vente de la maison et du terrain serait suffisante pour le reste de leur vie ; ils avaient toujours été simples et parcimonieux. Après avoir passé à travers deux pandémies, les incertitudes et le quasi-démantèlement de leur pays à cause d’un voisin oligarque, égocentrique et sociopathe et, finalement, l’annihilation presque totale de leur langue, ils avaient le droit de passer à autre chose et de visiter cet énorme pays qu’ils ne connaissaient pas vraiment ; ils n’auraient probablement pas assez du reste de leur existence pour le faire. Ils n’avaient pas de but précis, juste celui de se promener de région en région et de savourer les paysages qui se présenteraient à eux. De vivre au fil du temps. Peut-être finiraient-ils pas poser leurs valises quelque part, ou bien rouleraient-ils jusqu’à ce qu’ils n’aient plus l’énergie de le faire… ou jusqu’à ce que la mort les rattrape.
Ils marchèrent tous deux de leur côté du véhicule avant d’embarquer avec plus de verve que leur cœur laissait entendre. Tout était une question d’attitude. Vivre dans le passé et les regrets n’apporterait rien de constructif à leur projet. Il fallait croire en cet avenir qui s’ouvrait devant eux. Ils s’assirent et mirent leurs ceintures de sécurité. Le moteur ronronna soudainement.
— À droite ou à gauche ?
Les prairies ou l’océan ? Ils visiteraient tout, d’un bout à l’autre, de toute façon.
— À droite !
Elle regarda droit devant, se retenant pour ne pas jeter un coup d’œil furtif vers le miroir, vers un temps révolu qui n’était plus.
On dit maintenant que quatre-vingts ans est le nouveau soixante… c’était désormais le moment de vivre leur second souffle, ils l’avaient bien mérité.
* Mots en graphie rectifiée : https://www.orthographe-recommandee.info/




Après quelques échanges de courriel la semaine précédente, j’ai finalement pu rencontrer la dynamique Marie Milette et sa collaboratrice Delphine Martinez, toutes deux de la compagnie Hérôle . Elles étaient présentes pour, entre autres, lancer le recueil de nouvelles inspirées des épisodes zombi (sic) dont une de mes histoires fait partie. Hérôle n’avait malheureusement pas de livres avec eux (problème technique), mais ils avaient un livret d’extraits qui mettent l’eau à la bouche (sans mauvais jeu de mots !).










