MON ANNÉE C

Cela fait maintenant une année jour pour jour que mon quotidien ainsi que celui de la plus grande partie de la population mondiale fut bouleversé. La date ne fut pas la même pour tous, mais le 16 mars fut la mienne. Si ce n’était pas du fait que des gens meurent, que d’autres tombent malades à des stades plus ou moins graves selon les cas et que plusieurs souffrent toujours monétairement du grand C — la Covid, le Confinement, la Crise sanitaire — je dirais que cette pause de la vie communautaire est arrivée à point dans ma vie (comme quoi, parfois, le malheur des uns fait le bonheur des autres).

Petit retour de 365 jours et des poussières en arrière ; je couvre depuis déjà deux semaines pour une collègue et j’ai trois avocats à ma charge. Il faut aussi comprendre que j’ai couvert pour cette même collègue presque trois mois à l’automne précédent à cause de son opération au genou. Je suis fatiguée mentalement et physiquement, autant en raison de cette surcharge de travail que par le fait que la déprime hivernale est encore présente dans mon système. Le printemps pointe le bout de son nez, mais ce n’est pas encore ça. Je m’énerve facilement pour des broutilles et mon visage se parsème de plaques rouges au moindre stress. Pour ajouter à cette fébrilité que je ressens dans toutes les fibres de mon corps, on m’avise la veille que je devrai encore couvrir ma collègue pour deux semaines puisqu’elle revient du Mexique et que la quatorzaine était déclarée obligatoire au bureau à partir du lundi pour les gens revenant de l’étranger. Ce vendredi-là, le 13 mars, la goutte qui fait déborder un vase déjà tellement plein que quelques gouttes s’échappent déjà du rebord pour glisser jusqu’au plancher et nourrir une flaque sans fond. Il faut comprendre que je suis une personne logique qui déteste l’incompétence et l’inefficience ; j’ai alors un désaccord avec un membre de l’équipe de comptabilité à propos d’une série de procédures inutiles et sans fondement. On sait bien qu’il n’a que cela en comptabilité et qu’il ne sert à rien d’argumenter… mais bon, mon propre pragmatisme prend le bord et je « pète ma coche » comme on dit. Vous connaissez cette sensation, cette petite voix qui tente de vous raisonner lorsque vous savez pertinemment que vous faites une montagne d’un petit tas de poussière et que, malgré son sage conseil de prendre une grande respiration et de passer à un autre appel, vous vous entêtez à vous exciter jusqu’à en trembler de rage ? Eh bien, j’en étais là, au point où le plus sénior des trois avocats m’a fortement suggéré de prendre une fin de semaine de trois jours, bien qu’il n’y eût personne pour me couvrir durant cette journée de congé supplémentaire.

C’est vendredi treize, je ne pouvais pas échapper à la goutte de plus, mon vase débordant déjà comme une fontaine ; juste avant de partir, j’apprends par une avocate (qui trouve ça hilarant) que l’un des avocats avec qui je suis en contact très souvent revient d’un voyage aux États-Unis, mais qu’il ne fera pas la quatorzaine, car il arrive en voiture aujourd’hui et que notre règle de confinement ne commence officiellement que le lundi suivant (pied de nez à tous, mes amis !). On se rappelle que je dois pourtant couvrir pour une collègue qui doit faire la quatorzaine pour la même raison — le retour d’un voyage. J’appelle alors les ressources humaines pour me plaindre. Je ne veux pas attraper un virus parce qu’un avocat est considéré comme plus important qu’une adjointe et que, par conséquent, le virus le sait et il va bien sûr l’épargner, lui et tous ceux qui le côtoient (c’est intelligent ces petites bêtes-là !). Je débats avec eux en demandant combien de collègues revenant de voyage sont ainsi exemptées de l’obligation d’effectuer une quatorzaine grâce à leur statut supérieur sur la chaine alimentaire. Les discussions escaladent plus haut dans la hiérarchie, mais j’apprends le samedi matin que l’avocat a eu gain de cause. Je fais de l’anxiété toute la fin de semaine… pour rien au fond. C’est la débandade : les gouvernements ontarien et québécois mettent leurs provinces respectives en état d’alerte et je reçois un message du bureau : tout le monde est en arrêt le lundi tandis que la haute direction évalue ses options en urgence. Les jours suivants, l’équipe des TI s’arrache les cheveux pour brancher à distance plus de 1500 employés de soutien administratif et faire parvenir des ordinateurs à ceux qui n’ont pas l’équipement nécessaire à la maison. En quelques jours, nous sommes de nouveau fonctionnels à presque cent pour cent.

C’est la quatrième dimension ; le virus provenant de la Chine est désormais à nos portes. Ce n’est plus simplement une nouvelle internationale dont on prend distraitement connaissance avant de la balayer du revers de la main ; ça devient local, et ça, nous n’y sommes pas habitués. Le H1N1 était passé un peu plus de dix ans auparavant, mais, semble-t-il, un peu en coup de vent, rapidement maitrisé. Mais là, l’ouragan nous frappe de plein fouet et se sera long. À quel point ? On ne le sait pas encore à ce moment-là et nous pensons tous à quelques semaines voire quelques mois tout au plus. Quelle innocence !

Mon mari et moi faisons partie des chanceux, des privilégiés. Nous travaillons tous les deux dans des domaines qui nous permettent de continuer à travailler sans compressions salariales (moi pour un cabinet d’avocats et lui comme chauffeur-livreur de nourriture dans les épiceries). Notre quotidien est déjà un confinement en quelque sorte ; nous voyons peu de gens et restons le plus souvent chez nous de toute façon, nous ne souffrons donc pas de l’isolement obligatoire. Nous avons un grand terrain qui nous occupe et qui nous permet d’avoir de l’espace de mouvement. Pour moi, cette vacance de mes collègues (et les deux mois de baisse de régime qui suivent la mise en pause d’une partie de la population mondiale) est l’équivalent d’une cure de repos ; il ne faut pas se mentir, j’étais au bord du surmenage professionnel.

On regarde les nouvelles, les gens sont quand même optimistes, on voit des arcs-en-ciel et des « Ça va bien allez » apparaitre aux fenêtres des résidences, des commerces et sur la voie publique. À Infoman, les gens essayent d’en rire un peu et de voir un côté positif en proposant des activités abracadabrantes à exécuter à la maison afin de faire de l’exercice et de divertir les enfants qui tournent en rond, parfois dans de petits appartements pas plus grands que la paume de ma main. Rendu à l’été toutefois, on comprend bien qu’un retour à la vie d’avant est encore loin… plus qu’on l’aurait pensé. Comme nous l’a d’ailleurs dit à plusieurs reprises notre CEO, ce ne sera pas une course, mais un marathon. Il avait vu juste et on commence tous à en prendre conscience. Mon mari et moi prévoyons le coup : nous commençons les commandes d’épicerie en ligne (quelle belle invention !) afin d’éviter des contacts humains inutiles et je commence à consulter des sites preppers*. On a beau ne pas être l’équivalent de la cigale qui danse tout l’été sans penser à l’avenir, on n’est tout de même pas la fourmi non plus et nous décidons d’y remédier quelque peu. On s’équipe de nourriture longue durée, on fait des réserves d’eau, on prépare des sacs d’évacuations d’urgence (même notre chatte Leeloo a son go bag !).

L’avantage d’être rivé à son ordinateur à la maison au lieu d’un cubicule sans fenêtre est que je peux voir à l’extérieur et adopter un rythme plus lent puisque je n’ai pas de voyagement à faire. Je fais de grandes marches à travers le village durant l’heure du diner, je pratique quelques mouvements de taïchi pour me recentrer sur moi-même et éliminer complètement cette rage et cet épuisement qui m’habitent depuis plus longtemps que je ne l’aurais pensé, je soigne mon esprit abimé (je commence tout juste à ressentir tous les bénéfices de cette pause d’un an de la vie communautaire dont je n’échappe pas au bureau ; j’en avais besoin on dirait !). Je garde de belles images dans ma tête afin de pouvoir les ramener à la surface plus tard lors des moments de stress, comme cette fois lors d’une journée ensoleillée de juin où, faisant mon taïchi dans ma cour arrière (qui fait face à un grand champ, aucune maison à l’horizon) une brise de vent emporte des fleurs de mes deux pommiers en une danse joyeuse autour de moi ; magique !

L’automne arrive (plutôt gris et morne) et les gens commencent à devenir plus agressifs lorsque les restrictions se multiplient et que les masques deviennent obligatoires. Qui aurait cru, un an auparavant, qu’être en groupe de dix personnes chez soi, de faire une visite à ses parents, frères et sœurs, de se tenir à moins de deux mètres de distance de quelqu’un, ou encore de se promener en sens inverse des flèches dans un commerce ou de ne pas mettre un masque couvrant une partie de notre visage dans un lieu public seraient vu comme infraction ? Pas nous, les Canadiens. Ce genre de truc n’arrive que dans les autres pays, pas dans celui des libertés ! On a de la difficulté à comprendre, à s’adapter et, surtout, à obéir. Les affiches d’arc-en-ciel dans les fenêtres se décolorent et se décollent, celles se trouvant à l’extérieur s’envolent au vent en compagnie des feuilles mortes des arbres. Je ne sais pas si c’est un effet secondaire des restrictions qui pleuvent sur nous, mais nous voyons également apparaitre des restrictions dans la liberté d’expression même ; certaines personnes, groupes, médias (appelons-les « wokes »), nous forcent à penser et à nous exprimer d’une certaine façon, sans distinction ni nuance, à défaut de quoi on est catégorisé. C’est d’ailleurs dans cet environnement malsain de la parole et de la pensée correctes obligatoires que j’ai lu le classique 1984 de George Orwell, dont j’ai d’ailleurs fait une critique.

Ici dans mon petit village de l’est de l’Ontario, nous sommes en quelque sorte protégés de toute cette folie. Les gens mettent leurs masques sans chigner, ils essayent le plus possible de se tenir à distance dans les commerces (mais ce n’est bien sûr pas toujours possible), on ne fait pas de crise si un commerçant nous demande de bien vouloir nous laver les mains ou de les désinfecter avant d’entrer dans son commerce, on se dit « bonjour » d’un sourire et d’un signe de tête lorsqu’on prend une marche à l’extérieur — même si l’un des deux marcheurs doit aller dans la rue pour respecter la distanciation physique — on est à environ cinquante kilomètres de la « grande ville » la plus proche, où se trouvent les énervés. Nous, on tente simplement de soutirer le meilleur de la situation sans faire de vagues, puisqu’au fond on est tous dans le même bain, aussi bien s’aider à nager au lieu d’essayer de se noyer mutuellement pour un oui ou un non.

Certains m’ont demandé si je redoutais le retour au travail après avoir travaillé si longtemps de la maison. La réponse est non, je n’ai aucune appréhension. Je sais que mon employeur demandera un retour au travail pour tous les employés que lorsque ce sera sécuritaire de le faire. Je prends conscience tous les jours de la chance que j’aie et je garde une routine de travail depuis le début ; je n’en suis pas à mon premier rodéo à travailler à partir de mon domicile. Les deux premières semaines du retour seront plus difficiles, bien sûr. Me remettre à conduire cent kilomètres par jour, dont une partie dans la circulation de l’heure de pointe du centre-ville, arriver à la maison à l’heure où, depuis un an, j’ai déjà terminé de souper, côtoyer des dizaines de personnes tous les jours… ce sera une réadaptation, c’est certain. Toutefois, je n’ai aucune anxiété à cette perspective parce que ce retour à la normale voudra également dire que nous avons finalement traversé la tempête et que nous en sommes sortis transformés. En tous cas, moi, j’en serai sortie transformée, autant au niveau personnel que professionnel.

Encore une fois, je cite notre CEO : ce sera un retour au « nouveau normal ». On ne sait pas encore de quoi il sera fait, mais notre vie d’avant est loin derrière et nous devrons faire face à de nouvelles réalités, quelles qu’elles soient. Un mode d’hygiène plus draconien dans les lieux publics, garder une certaine distanciation physique, moins d’embrassades ou de poignées de mains non nécessaires et, surtout, la réalisation que notre vie n’est pas acquise et que notre monde peut être mis sens dessus dessous d’un moment à l’autre. En tant que société, nous passerons à travers, mais ce ne sera pas sans conséquence. Nous fûmes chanceux : ce virus aurait pu être beaucoup plus dévastateur. Je crois aussi que le monde entier aura fait un bond en avant, chaque guerre ou tragédie apportant généralement son lot de positivité — comme si bien dit dans le film Vanilla Sky : « the sweet is never as sweet without the sour » (« le miel n’est pas vraiment le miel sans le vinaigre » dans la version française du film). Je suis convaincu (du moins, j’espère fortement) que les progrès technologiques résultant de cette distanciation physique et sociale recommandée — que ce soit les différents logiciels permettant la communication vidéo et le travail à distance, une augmentation du nombre de personnes étant connectées à l’Internet haute vitesse, la possibilité de commander en ligne et de ramasser aux magasins et restaurants locaux (communément appelé le « curbside pickup », soit le ramassage en bordure du trottoir) ou bien les avancées médicales grâce à l’ARN, qui permettront certainement de faire un bond dans le traitement d’autres virus, mais aussi de diverses maladies (ne pensons qu’au cancer, un autre C dont on voudrait bien se débarrasser) — sont là pour de bon. Si du positif ressort de cette attaque virale sur notre quotidien et nos vies, les pertes encourues n’auront pas été en vain. Mais il ne faudra pas s’assoir sur nos lauriers ; ne vous méprenez pas, ce ne sera pas le dernier coup dur que nous recevrons d’un virus… mais cette fois, il faudra qu’on soit prêt, autant d’un point de vue procédural, matériel que de celui de nos réactions individuelles devant l’adversité. Il faudra s’attendre à faire des sacrifices sans, cette fois, crier au complot ou au bris des libertés et faire comme bon nous semble au détriment de la sécurité des autres. C’est dans l’unité que nous vaincrons. Nous ne l’avons pas compris cette fois, mais c’est l’apprentissage fait de l’expérience provenant de l’inefficacité de notre attitude égocentrique passée qui démontrera notre intelligence collective à faire face à une future adversité.

* J’ai en grande partie consulté le site web Québec Preppers (comme dans tout cependant, il faut savoir en prendre et en laisser). Pour certains équipements de survie et de la nourriture très longue durée, je suggère également l’entreprise canadienne Total Prepare.

2 réflexions sur “MON ANNÉE C

  1. T’es toujours aussi cool toi, si fraîche, vivante et tellement lucide ! Si tu vois une Buick LaCrosse blanche passer lentement dans ta rue cet été, ce ne seras pas la RCMP en auto banalisé, non, se sera nous, les vieux retraités Élyse et Yvon, à la recherche d’un coucou, d’un bizou et d’un ou deux terrains de golf pour nos galipettes estivales ! Nous sommes des swingers ! LOL

    Si et seulement si la terre du « Your’s to Discover » veut bien de nous !

    Bises, ma grande, bonne écriture et salutation à Saint-Luc ! Ben quoi…

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