Nouvelle : Le saut de l’ange*

Source: Coolxnalara - DeviantArt

Source: Coolxnalara – DeviantArt

Le temps était soudainement en suspens. Entre le moment où je fus poussée dans le dos et celui où mes pieds quittèrent le tablier du pont, la trotteuse sembla prendre une petite vacance. Je commençai mon saut de l’ange en me disant que la rivière noire ressemblait plus à un miroir de marbre qu’à de l’eau… ce n’était pas bon signe. Je pensai rapidement à ce qui m’avait amenée vers cette fatidique seconde, et je me dis : « Mais pourquoi ai-je donc liké Camille Britton ? »

Deux semaines plus tôt…

Ce soir-là, j’étais toute peinarde dans ma chambre, comme une duchesse négligemment étendue sur ses coussins de soie, ma tablette au bout des doigts. Les mioches étaient dans leur chambre, deux petits morveux qui n’avaient pas arrêté de crier depuis l’heure du souper. Leur père, à qui j’osais à peine à attribuer la dénomination de « mari » tant il était à des années-lumière de ma propre existence, était bêtement affalé devant un match de foot. Je surfais sur Facebook, tentant de me changer les idées lorsqu’une demande d’amitié apparut en haut de la page, telle une bouée jetée providentiellement à la rescousse de mon esprit s’enfonçant dans les eaux tumultueuses de l’ennui. Je ne connaissais pas cette « Camille Britton », mais son avatar de petit chat mignon m’attira. Je connaissais tellement de gens, il était possible que ce soit une amie d’une amie (ou bien une des poufiasses du secondaire ayant oublié toutes les humiliations qu’elle m’avait si gentiment fait subir). Curieuse, j’allai sur sa page afin de connaitre un peu plus l’animal que j’avais ajouté à ma bassecour. Il y avait un beau petit post disant « aimez ma page et gagnez une nouvelle vie ». Une nouvelle vie, rien de moins ! À ce point-ci, à part vendre mon corps sur le coin d’une rue (et encore là !), j’étais prête à faire n’importe quoi pour me sentir à nouveau vivante. Sans trop y penser, je fis comme il m’était demandé et je passai à un autre appel. Je me couchai en me faisant des scénarios du prix à gagner : un million de dollars, un voyage à Hawaii, une croisière à l’autre bout du monde, une nouvelle identité… un tueur à gages pour mon sportif de salon. Je m’endormis, recroquevillée de mon côté du lit, en rêvant à toutes les possibilités qui s’offraient à moi.

Le lendemain, je ne pensais déjà plus à cet étrange concours lorsque je reçus un message privé :

« Bravo ! Vous avez gagné une nouvelle vie. Veuillez trouver ci-joint un questionnaire à répondre le plus honnêtement possible. »

Je savais ce que cachaient ces petits stratagèmes : je me retrouverais avec un abonnement à Weight Watchers, enregistrée auprès de l’Église de scientologie ou bien abonnée à une revue existentielle quelconque. Je me dis que, puisque je connaissais les risques, je saurais éviter les pièges. De plus, je pourrais m’amuser un peu aux dépens de ce (ou cette) supposé Camille Britton. On verrait bien qui était le plus futé !

Q1 : Que voulez-vous changer ? R1 : ma vie (c’est ce que vous m’avez promis, non ?)

Q2 : De quoi avez-vous peur ? R2 : des hauteurs.

Q3 : Quel est votre souhait le plus cher ? R3 : voler comme un oiseau.

Q4 : Que craignez-vous dans la vie ? R4 : la solitude.

Q5 : De quoi avez-vous besoin ? R5 : de solitude.

Je riais à l’intérieur de moi-même : je mettais volontairement mes réponses en contradiction. Je me demandais bien vers quel entubage je serais dirigée. Je finis ce sondage à la con et retournai à mes casseroles : je devais quand même nourrir les êtres inutiles vivant sous mon toit. J’aurais bien retourné deux d’entre eux d’où ils venaient (non pas dans mon utérus, mais bien dans les couilles de leur père) et j’aurais sorti ladite nullité sur deux pattes de ma vie à coups de pied au derrière. Dans les jours qui suivirent, j’allai souvent vérifier ma messagerie Facebook sans trouver aucune réponse de Camille Britton. J’étais assez fière d’avoir eu le dernier mot. Décidément, on me prenait vraiment pour une ménagère sans cervelle !

Je ravalai ma bravade une semaine plus tard, lorsque je trouvai un colis sous mon porche. Il était sommairement empaqueté dans du papier kraft, comme une vulgaire pièce de viande. Je mis mon oreille au paquet : non, aucun « tictac » suspect. J’examinai l’emballage plus attentivement : aucune adresse de l’expéditeur… aucun timbre non plus. J’ouvris avec précaution le paquet pour y trouver deux guides sur la découverte de soi et une carte, que j’ouvris avec circonspection.

« Votre collaboration fut grandement appréciée. Veuillez trouver ci-joint un petit coup de pouce pour achever la mise en place de votre prix. Amicalement, Camille. »

À l’intérieur de ladite carte, je trouvai un billet d’avion et une réservation d’hôtel pour la Provence. Je me demandais si je n’aurais pas intérêt à aviser daredare les autorités : c’était assurément un stratagème pour piéger de pauvres femmes dans les méandres du trafic humain. Je n’étais pourtant plus une petite poulette de dix-huit ans, ce fraudeur aurait dû le réaliser en lisant mon profil, que diable! Je mis le tout dans mon tiroir de chambre et retournai à ma besogne : je devais me préparer, car ce soir c’était mon anniversaire et mon cher mari m’inviterait très certainement au restaurant et au cinéma. Cliché, je sais, mais je ne sortais pratiquement jamais. Ce petit écart du traintrain quotidien m’était suffisant. Toutefois, ce soir-là, j’eus droit à un oubli complet de mon anniversaire tandis que ma mauviette s’installa au salon avec ses amis pour un match de foot. Le lendemain, je fis ma valise, laissai un mot disant : « Je n’en peux plus, je prends des vacances. Je t’appelle dans quelques jours » et partis à l’aventure.

Et c’est comme ça que je me retrouvai perchée sur le bord du pont d’Artuby, un harnais entre les jambes et un élastique démesuré attaché aux chevilles. Les détails de l’étonnant rendez-vous avaient été laissés à mon hôtel, et je fus accueilli sur le lieu de ma bêtise par une équipe se disant envoyée par Camille Britton. Tandis que j’atteignais le bout de mon câble et que je rebondis, semblant voler comme un oiseau, je me sentis enfin libre et légère, pour la première fois depuis des années. À cet instant, je sus pourquoi j’avais liké Camille Britton : pour me prouver que je pouvais aller au bout de mes possibilités, que rien n’était hors de portée aussi longtemps que j’aurai le gout de vivre et que la peur de l’inconnu serait un concept à oublier à l’avenir. Maintenant, je savais ce que je devais faire. Je n’avais pas encore atteint la moitié de ma vie : il était temps de vivre à plein la seconde moitié.

Mais au fait, me demandais-je encore, qui est Camille Britton ?

* Ce texte est conforme à la graphie rectifiée.

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